Un véritable manuscrit médiéval (2eme partie)

Posted by Mathilde  mai 07, 2015  No Comments »
Un véritable manuscrit médiéval (2eme partie)

Après avoir décrit dans un premier volet les éléments écrits présents sur un feuillet manuscrit en ma possession, voici venu le temps de s’intéresser au support de l’écriture. Ce feuillet présente en effet de indices permettant d’appréhender la fabrication et l’utilisation du parchemin pour les manuscrits, ainsi que le remploi de ce matériau à d’autres fins.

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  • Le support :

Ce qui étonne souvent est la présence de plusieurs entailles dans la surface du parchemin, bordées de traces de points de couture. Ces coupures sont antérieures à la copie puisque le copiste les a contournées.  Elles ont été faites accidentellement lors de la transformation de la peau en parchemin : en effet, pour retirer la chair ou les poils, la peau est grattée avec un outil tranchant appelé lunarium. Parfois, la lame peut traverser totalement la peau. Ce type d’accident peut être en partie réparé par un ravaudage : une couture est alors faite afin de rapprocher les bords du trou ou de la déchirure. Ces coutures peuvent être très simples ou revêtir comme parfois des formes très décoratives ( quelques exemples brodés sont visibles ici).

préparation parchemin

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  • Le remploi du feuillet de parchemin:

Plusieurs éléments indiquent que cette page a été réemployée dans une reliure souple, à l’image de ce que Goscelin avait réalisé il y a quelques années. Tout d’abord, de multiples incisions au milieu de la page laissaient passer un système d’attache des cahiers (nerfs, nœuds de capucin, etc.). Pour plus de solidité, la page n’a pas été retaillée aux dimensions du registre mais repliée, afin de lui donner plus de rigidité. Il est aisé de déterminer le côté exterieur de la reliure, il s’agit du plus abîmé et bruni par le temps.

 schema reliure

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Le remploi des manuscrits liturgiques était chose courante : la liturgie changeait ou les manuscrits devenaient trop anciens et abîmés. Pour autant, le parchemin est une matière qui peut se prêter à bien des usages par sa solidité et sa rigidité, et qui peut donc être réutilisé. La reliure est de loin l’usage le plus courant réservé aux manuscrits jugés trop anciens (en tant que couverture ou  pages de gardes), mais elle n’est pas la seule. Par exemple, Eric Kwakkel, dans son excellent blog, présente un remploi de page en guise de doublure de mitre (à lire ici) conservé à Copenhague, tandis que d’autres manuscrits ont été utilisés à la fin du XVe siècle par les moniales du couvent de Wienhausen, en Allemagne, afin de doubler les vêtements des statues du monastère pour leur conférer plus de rigidité (à voir ici).

 remploi

Une petite mention en écriture moderne, située sur le côté qui servait à l’extérieur de la couverture nous apporte une information supplémentaire sur le volume conservé dans cette reliure. A moitié effacée, on voit l’inscription « Depuis 1617 jusque 1676 ». Cette page, remployée à l’époque moderne,  a donc servi de couverture à un registre (par exemple paroissial). Ce n’est que plus tard encore qu’elle a été à nouveau détachée pour être placée dans un cadre, celui-là même que Poince s’est procuré et m’a offert il y a quelques mois…

mention reliure

Un véritable manuscrit médiéval (1ere partie)

Posted by Mathilde  avril 07, 2015  No Comments »
Un véritable manuscrit médiéval (1ere partie)

En septembre dernier, alors que nous étions en pleine installation de nos ateliers dans la jolie chapelle de la Miséricorde, mon ami Poince m’a offert un cadeau dont je n’osais même par rêver: une véritable page d’un manuscrit médiéval! Passé le coup de l’émotion, ce cadeau s’avère être désormais un élément désormais important de mes animations sur les manuscrits médiévaux. Car jusqu’ici seules des reproductions étaient présentées, qui n’avaient pas la valeur de témoin direct qu’a cette page originale, laquelle devient donc un excellent complément à toutes les réalisations personnelles que je présente. Pourtant, on pourrait penser qu’il ne s’agit « que » d’une page abîmée et peu décorée, mais elle fourmille d’éléments permettant d’appréhender la fabrication, l’usage et le réemploi de certains manuscrits. 

présentation

 

• Le texte et l’écriture:

Sur les deux faces de ce feuillet se trouvent les chapitres 3 à 5 du Livre de Job. On peut d’ailleurs lire au verso, au début de la deuxième colonne: « Respondens aut[em] Job dixit ». La présence à l’encre rouge d’abréviations pour des termes comme Lectio (la lecture durant l’office) et respons (une partie chantée de l’office) montre l’usage liturgique de ce manuscrit. Les lettres, en écriture gothique, ont tendance à s’arrondir un peu et certaines se terminent par des empâtements (h, q). Cette écriture est très proche de celles rencontrées dans certains manuscrits du milieu du XIVe siècle. On remarque également les réglures, tracées à la mine de plomb, entre lesquelles vont être écrites les lettres (pour en savoir plus sur les réglures).

écriture

 

Un tout petit détail permet également de comprendre à quel point le travail des copistes était fastidieux, et que des erreurs de copies naissaient parfois d’instants d’inattention. Sur la 5eme ligne du recto‚ un mot est barré: à cet endroit, le copiste à recopié deux fois par mégarde le mot « aquis », déjà présent sur la ligne précédente. À la relecture, le doublon a été biffé à l’encre rouge.

répétition aquis

 

  • L’encre:

Ce feuillet permet également d’expliquer la composition de l’encre et son vieillissement, processus que je ne pouvais jusqu’ici qu’évoquer sans pouvoir en montrer les effets à long terme. En effet, sur ma table sont toujours présents des noix de galle et du sulfate de fer, qui entrent dans la composition de certaines encres noires à l’époque médiévale. Ce sont ces ingrédients dont je me sers pour fabriquer l’encre comme je l’avais présenté dans cet article. Mais cette page pluriséculaire qui présente des tâches brunâtres au niveau de l’encre, permet d’évoquer l’oxydation du fer contenu dans l’encre au fil des siècles.

encre

Une seconde encre, de couleur rouge, est utilisée pour les rubriques (qui se nomment ainsi en raison de leur couleur, rouge se disant rubrica en latin). Ce sont ces rubriques qui permettent d’indiquer l’usage liturgique des différents textes. Le passage à cette autre couleur permet de se repérer dans la page en un seul coup d’œil. Autre petit détail: la hiérarchie des textes est visible directement: le module d’écriture du texte principal (en l’occurrence ici le livre de Job), est plus gros que celui des respons.

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  • Les initiales filigranées:

Les seuls ornements de ce feuillet sont neuf lettres filigranées qui indiquent le début de chaque passage du Livre de Job et permettent de se repérer dans l’espace de la page. Elles sont alternativement rouges et vertes puis bleues et rouges. Elles occupent l’espace de 2 lignes de texte mais certaines se prolongent dans les marges. A l’occasion d’un article sur ce type d’initiales, j’avais expliqué la hiérarchie des différentes lettrines présentes dans les manuscrits, et l’initiale filigranée est la plus simple d’entre elles. Il s’agit d’une lettre peinte entourée d’un décor filiforme fait de lignes géométriques, de cercles, de crochets, donnant un motif s’inspirant du règne végétal (pour en savoir plus). Ceci se remarque particulièrement ici puisque certaines lettres (notamment les lettres Q) comportent en leur centre des fleurettes ou du feuillage.

lettres filigranées

 

Comme vous pouvez le voir, ce feuillet regorge d’informations sur la copie des manuscrits. Mais d’autres éléments nous informent sur le support d’écriture et le remploi. Ces derniers seront l’objet d’un second article, à venir très prochainement. 

Piqûres et réglures

Posted by Mathilde  février 16, 2015  2 Comments »
Piqûres et réglures

Lorsque nous présentons nos réalisations, la question de la mise en page du texte et d’un guide pour écrire bien droit revient très souvent chez nos interlocuteurs. Longtemps nous avons préparé nos pages avec du matériel moderne, mais l’acquisition il y a quelques années d’un outil vraisemblablement dédié à cet usage nous permet désormais de présenter le système des réglures. Il s’agit d’un poinçon composé d’une pointe métallique insérée dans un manche d’os tourné, réalisé par Bikkel en Been  et reproduisant un objet inspiré artefacts trouvés lors de fouilles archéologiques.

parchment pricker

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Rôle des piqûres et des réglures dans les manuscrits :

Bible Hambourg

La réglure a lieu amont de la copie d’un texte sur un feuillet de parchemin : elle consiste à tracer un certain nombre de lignes qui ont pour fonction de délimiter la surface à écrire et de guider l’écriture. Il s’agit véritablement de l’ossature de la mise en page, à l’image de l’actuel quadrillage Seyès bien connu des écoliers. La première étape consiste à piquer le parchemin, à l’aide d’un canif ou d’un poinçon, afin de former les extrémités de lignes rectrices sur lesquelles toute la mise en page va s’appuyer. On peut ensuite passer à l’étape du traçage des lignes, comme le fait ce saint (probablement saint Jérôme) sur cette lettre historiée de la Bible de Hambourg (pour en savoir plus sur ce manuscrit).

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Au fil des siècles et des lieux de production, différentes méthodes ont été utilisées, à savoir :

  •  La réglure à la pointe sèche, qui consiste à « graver » la ligne à l’aide d’un outil pointu ou tranchant. En exerçant une pression plus forte, on peut régler en une seule fois le recto et le verso d’un feuillet voire même plusieurs feuillets en même temps.

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Réglures XII et XV

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  • . A partir du XIIe siècle, on voit apparaitre la réglure à la pointe traçante où une marque colorée est faite sur le parchemin à l’aide d’une mine de plomb ou d’une plume qui laisse un mince filet d’encre. Cette encre peut être de couleur neutre (marron, noire) ou colorée (rouge, violet) comme dans certains manuscrits des XIVe et XVe siècles.

 

Le poinçon à parchemin :

Acheté il y a quelques années à Pontoise chez Bikkel en Been, l’outil que nous utilisons pour faire les piqûres et les réglures est une copie d’un des nombreux instruments de la sorte trouvés lors de fouilles en Angleterre, dans des contextes monastiques. Il s’agit d’un fût d’os tourné et décoré, de 7 à 9 cm de longueur, au bout duquel une pointe métallique est insérée. Néanmoins, son utilisation pour les réglures est sujette à débat : si certains spécialistes y voient effectivement un outil servant à réaliser les piqûres des manuscrits, d’autres le considèrent plutôt comme un style servant à écrire sur la cire de tablettes.

artifacts

A l’usage, cet outil se révèle en tout cas parfait pour la réalisation de piqûres : son extrémité arrondie est un excellent point d’appui pour le pouce lorsque l’on pique dans plusieurs épaisseurs de parchemin. La section de sa pointe métallique permet de réaliser des piqûres rondes, à l’image de celles présentes dans certains manuscrits réalisés à Metz vers la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe siècle. Quant aux  réglures en elles-mêmes, nous n’utilisons que très rarement la pointe sèche (qui était plus rarement utilisée vers 1300) et les faisons plutôt à l’aide d’une mine de plomb ou à l’encre très pâle.

Réglures Renaud de Bar

Fabrication d’encre metallo-gallique…

Posted by Mathilde  février 15, 2010  4 Comments »
2008 08

Lorsque l’on observe des manuscrits médiévaux, on remarque bien souvent de grandes variations dans les nuances des encres noire : certaines sont plus foncées, d’autres plus brillantes. Ces différences, qu’on observe parfois au sein d’un même, sont dues à des variations dans leurs composition. C’est pourquoi nous nous sommes attelés, Goscelin et moi, à la fabrication de notre propre encre, en nous basant sur les travaux de Monique Zerdoun. Il existe à l’époque médiévale, en Occident, deux grandes catégories d’encres noires : les encres au carbone et les encres avec tanin.

Les recettes d’encres carbonées :

 

Is’agit d’encres comportant du noir de fumée (ou tout autre élément carboné) et un liant (huile, gomme ou colle de poisson). Le Romain Vitruve (1er siècle av. JC) donne, dans son ouvrage De Architectura, une recette d’encre noire à base de noir de fumée, obtenu dans des fours spécifiques où l’on faisait brûler de la poix, des sarments de vigne ou des copeaux de pin. Pline, dans son Historia Naturalis (1er siècle après JC) mentionne également une encre préparée à partir de noir de fumée et de gomme, que l’on laisse sécher au soleil et que l’on peut réhydrater lors de son utilisation. Au début de XIe siècle, à Kairouan, le savant et mécène Ibn Badis présente de nombreuses recettes d’encres dans son ouvrage Umdat al-kuttâb. Celles-ce sont nommées encres de Chine, d’Inde, de Koufa, de Perse ou d’Irak, en fonction de la matière première sélectionnée pour confectionner la suie. La recette traditionnelle de l’encre de Chine solide, bien qu’elle soit tenue secrète, est à rapprocher de ces encres carbonées.

 

Les recettes d’encres aux tannins :

ecriture

C’est à cette catégorie d’encre que nous nous sommes plus spécifiquement intéressés. Elle regroupe les encres réalisées à partir d’un produit tannant (noix de galles, écorce de chêne, végétaux divers), d’un sel métallique et d’un liant, d’où son nom d’encre metallo-gallique.).

En fait, il faut attendre le XIIe siècle, avec l’apparition de l’ouvrage De diversis artibus, du moine Théophile, pour trouver la première recette d’encre à base de tanin et de sulfate de fer. Il s’agissait d’une décoction d’écorce de bois d’épine dans de l’eau ( traduction consultable ici) . En Occident, dès le XIIIe siècle, presque toutes les recettes décrivent des encres métallo-galliques, comme Albert le Grand dans le De mineralibus  (XIIIe siècle) ou Jehan Alcherius qui dévoila en 1398 une partie de ses recettes d’encre à Jehan le Bègue, mécène et futur greffier des maîtres généraux de la Monnaie du roi.

 

Les ingrédients de l’encre métallo-gallique :

Les encres métallo-galliques sont une combinaison de sels métalliques, de tanins végétaux, d’un liant et d’adjuvants divers. Les substances tannantes séchées et très finement concassées sont dispersées dans de l’eau pure. On laisse macérer la décoction ainsi obtenue pendant quelques heures, à chaud ou à froid, puis on ajoute une solution diluée de sel métallique. Il se forme un complexe métallo-gallique coloré en brun qui précipite. Au contact de l’oxygène de l’air, cette coloration s’intensifie progressivement jusqu’à devenir noir foncée. C’est cette méthode que nous avons appliquée pour fabriquer notre encre, suivant ces proportions :

ingredientes

  • Les noix de galles:

galles

Les noix de galles, qui constituent l’un des principaux apports de tannins, sont des excroissances tumorales produites sur les tiges, feuilles ou fruits de certains végétaux, suite à des piqûres d’animaux parasites. Un œuf va alors se développer et, sous l’afflux de la sève, un bourrelet va se former. Lors de l’éclosion, les insectes s’en échappent en perforant l’excroissance. Pour la confection de l’encre, ce sont les noix de galles intactes qui sont les plus intéressantes, car elles sont plus riches en acide tannique.

  • Le sulfate de fer:

ingredients2 - Copie

Ce sel métallique peut également se retrouver sous la dénomination « vitriol ». Il ne s’agit pas  ici d’acide sulfurique, mais du nom donné alors à divers sels métalliques, qui ont aujourd’hui le nom chimique de sulfates. On trouve par exemple du vitriol vert qui correspond à du sulfate de fer et du vitriol bleu, qui lui est à base de cuivre. Le nom vitriol proviendrait du latin « vitreolus » qui signifierait « qui rend vitreux », et, en y regardant de plus près il est vrai que le sulfate de fer ressemble beaucoup à du verre pilé !

  • La gomme arabique:

2008 10 - Copieingredients

Enfin, la gomme arabique (extraite par exsudation des acacias, pruniers, cerisiers ou autres lierres) favorise la prolifération des moisissures, ce qui permet d’augmenter la viscosité du mélange et de maintenir le précipité de tannate de fer formé par l’adjonction de sels métalliques aux tannins.

 

Fabrication de l’encre :

encre2Il faut tout d’abord broyer les noix de galles au mortier afin de les réduire en poudre et laisser cette poudre macérer dans un demi-litre d’eau pure (eau de pluie ou eau déminéralisée) pendant une semaine environ.

Avec une étamine la plus fine possible, filtrer le mélange et le placer dans un poêlon. Faire bouillir le filtrat et laisser-le réduire jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un quart du volume original. Pendant ce temps, dissoudre le sulfate de fer dans un peu d’eau. Ajouter ce mélange dans le poêlon ainsi que la gomme arabique réduite en poudre : un précipité noir se forme. Remuer le mélange, l’encre est prête ! Bien entendu, à chacun de jouer sur ses proportions pour trouver l’encre qui lui correspond.

 

Bibliographie :

– Monique Zerdoun Bat-Yehouda, Les encres noires au Moyen Age, jusqu’à 1600 .

– Monique Zerdoun Bat-Yehouda , « La
fabrication des encres noires » d’après les textes dans  Codicologica 5 – Les matériaux du livre manuscrit , p. 52 à 59.

– Moine Théophile, Traité des divers arts.

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