Encore des tablettes de cire…mais miniatures!

Posted by Mathilde  novembre 20, 2008  4 Comments »

Usage des carnets de cire au Moyen Age :

Toujours sur ma lancée après la fabrication de mon codex composé de tablettes reliées et sculptées, j’ai pensé qu’il serait intéressant de fabriquer un autre type de tablettes, à usage essentiellement marchand, que l’on nomme des carnets. C’est ainsi que l’on nomme tout regroupement de tablettes (sous la forme de codices ou dans un contenant) si ces dernières font moins de 10 cm de côté). C’est en effectuant des recherches sur les fouilles archéologiques de York que je suis tombé devant un item qui m’a beaucoup intéressé et dont je me suis inspiré, tout du moins pour la forme. Au niveau de la datation, ce carnet de cire de York date de la fin du XIVe siècle mais d’autres exemples forts semblables et lacunaires existent pour la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle. Ainsi, les archives d’état de Florence conservent 6 tablettes en chêne de 113mm x 69mmn datant de la fin du XIIIe siècle et ayant appartenu à un marchand de la cité, qui  y inscrivait ses comptes. De même, la bibliothèque nationale conserve sous la cote BNF Lat. 243 quatre tablettes double-face de 75mm x 140mm, provenant de Beauvais et datant du début du XIVe siècle. Ces deux exemples tendent à prouver que l’usage de ces carnets de cire était courant dans le monde marchand à l’époque qui m’intéresse tout particulièrement. Et les descriptions de ces objets sont proches de l’item retrouvé à York, qui est un petit peu plus tardif.

Des modèles beaucoup plus luxueux, notamment en ivoire ont été conservés, comme cet ensemble de 6 tablettes d’ivoire de 60mm x 30mm, datant de la fin du XIVe siècle et probablement fabriqué en France. La première tablette est décorée d’une crucifixion et la dernière d’une Vierge à l’enfant. Les tablettes internes sont évidées des 2 côtés pour y recevoir la cire. Le tout a été conservé avec son étui d’origine en cuir bouilli. Il est a noté que le musée de Namur possède une pièce semblable, de la moitié du XIVe siècle, avec un étui orné de scène représentant Tristan et Iseult.

Les carnets de York :

Il s’agit de tablettes miniatures (30mm x 50mm et 15mm d’épaisseur) à placer dans un étui en cuir et à suspendre à la ceinture. Les fouilles archéologiques de York ont permis de trouver cet objet dans Back Swinegate street, un quartier résidentiel et artisanal. Les tablettes ne sont pas reliées entre elles, mais rangées dans un étui de cuir, décoré d’une feuille de chêne incisée dans le derme. Après uneanalyse aux rayons x, on en a déduit que le style, en métal, était également conservé dans l’étui. Après un long travail de stabilisation du bois et de la cire, on a pu séparer les différents éléments et ainsi rendre visibles les écritures sur les tablettes.



Les paléographes ont ainsi pu remarquer qu’il y avait trois textes différents, et que l’écriture utilisée, la 
Cursiva Anglicana, permettait de dater ces éléments de la fin du XIVe siècle. Le premier texte, en « anglais moyen » est un extrêmement lacunaire mais une phrase peut fairepenser à un poème d’amour : «  …still she did not answer me, but she didn’t say no… » (…elle ne m’a pas encore répondu, mais elle n’a pas dit non…). Le second texte est une liste de comptes et le troisième est sans doute un brouillon de lettre officielle en latin, avec des formules d’usage. Il s’agit donc d’un carnet très composite qui confère à cet objet le rôle de pense-bête. Il appartenait à quelqu’un qui  connaissait le latin et la langue vernaculaire, et qui était impliqué dans la vie commerciale et dans les démarches administratives. Et cette personne avait peut être couché ses états d’âme au travers du poème… Quelle agréable manière, plus de 6 siècles plus tard , du faire connaissance avec le propriétaire de cet objet…

Réalisation :


Le centre archéologique de York a réalisé une reconstitution de cet objet, à partir des analyses en laboratoires et les recherches en paléographie. Une large partie de la « renaissance » de ces tablettes est visible sur leur site internet, de la découverte de l’objet à son traitement, en passant par son analyse radiographique (voir l’image ci-contre). .

Pour ma part, j’ai réalisé les tablettes en sapin, car l’utilisation du chêne pour les grandes tablettes m’avait quelque peu dissuadé de réemployer un bois avec autant de grain, surtout en miniature. La cire mêlée est exactement la même que pour les grandes tablettes. Le style est en buis, mais peut-être le changerais-je dans un futur proche pour un style de métal, comme sur l’original de York. Mon frère Guillaume, excellent artisan du cuir a réalisé l’étui, en assemblant 2 éléments (le fond + le tour), mais je lui ai demandé de ne pas reproduire la décoration en cuir repoussé qui était sur l’étui original. J’ai enfin réalisé un cordon aux doigts afin de passer le tout à la ceinture. Ces tablettes seront une bonne manière d’aborder les diverses formes de l’écrit à l’époque médiévale car son aspect terriblement proche, à mi-chemin entre le PALM et les « post-it » nous rend son usage très familier.


Encore un grand merci à Guillaume pour sa dextérité dans le travail du cuir!

Sources :


 La découverte et la restauration des tablettes de York sur le site internet du centre archéologique 
de la ville.


 
Un ouvrage en italien sur les tablettes du marchand florentin à la fin du XIIIe siècle : Armando,Petrucci, Le tavolette cerate fiorentine di casa Majorfi : edizione, riproduzione e commento, Rome, 1965.

 La thèse d’E. Lalou, Les tablettes de cire médiévales, dont la position de thèse est disponible sur la base Persée (contient une recension des carnets de cire en appendices). 

 Site de la bibliothèque royale de Bruxelles, avec une présentation des tablettes en ivoire.

 Site du musée archéologique de Namur avec une présentation des tablettes et de leur étui.

Des tablettes de cire: fabrication et usage

Posted by Mathilde  juillet 23, 2008  6 Comments »
Fabrication de tablettes de cire:

 

 

Un scriptorium pouvant être à la fois un lieu de copie d’œuvres rédigées préalablement sur des tablettes de cire et un commerce pouvant se doter de livres de comptes rédigés sur ce même matériel, je me suis décidé il y a quelques temps à réaliser mes propres tablettes. Se posait pour moi le problème du travail du bois et c’est donc sans grandes connaissances dans les diverses essences que je me suis lancé dans cette réalisation et que j’ai jeté mon dévolu sur de belles planches de chêne, qui se sont bien entendu révélées très difficiles à sculpter (la prochaine fois ce sera un autre bois…). Heureusement, un ami menuisier à la retraite, Cyrille, à tôt fait de me donner quelques conseils et de me prêter quelques outils pour creuser le bois. Une fois les faces internes réalisées, je me suis longuement demandé si j’allais décorer la couverture: au XIIIe siècle, la peinture des tablettes était proscrites et la sculpture était l’unique solution qui se présentait à moi. Je me suis alors inspiré des tablettes de comptes de la ville de Torùn pour le motif, mais le grain du chêne étant trop important je n’ai pas pu graver de la même manière. J’ai dû inciser plus profondément le bois. Enfin, mes anciens cours de reliure (sous la houlette du formidable Cyrille, et oui, encore lui!) m’ont été bien utiles pour lier les deux tablettes entre elles par un systèmes de lanières de cuir et de chevilles.



J‘ai ensuite passé le tout au brou de noix et je les ai cirées. Enfin, de la cire d’abeilles a été fondue puis amalgamée à de la thérébentine, afin de lui donne une constistance un peu molle et des pigments naturels, une terre verte de Nicosie et du noir de fumée, lui ont donné cette coloration. Enfin, un style, réalisé il y a quelques années par le forgeron de Guédelon est venu complété cet ensemble. Tout au long de leur fabrication, je me suis basé sur les travaux d’Elisabeth Lalou, que ce soit au niveau des dimensions, de la composition de la ciré mélée ou du système de reliure.

Usage à l’époque médiévale:

Les tablettes de cire (ou tabulae) sont un des supports provisoires de l’écriture ayant eu une durée de vie exceptionnelle dans l’histoire de l’écriture. Leur origine remonte à la plus haute Antiquité (3000 avant Jésus Christ ) et on en trouve encore des traces jusqu’en 1850, à Rouen sur la criée au poisson. Il s’agissait d’un support d’écrit transitoire. Cela s’explique par le coût du parchemin, qui était encore fort cher au XIIIe siècle et par la nature des écrits réalisés sur tablettes: essais d’écriture enfantins, listes devant être détruites, notes rapides, brouillons d’oeuvres littéraires ou encore esquisses de dessin. Parfois, l’ardoise était également utilisée en tant que brouillon.


Au Moyen-Age, l’utilisation de ces tablettes est avérée dans plusieurs catégories sociales. Elles servaient aux écoliers pour apprendre leur alphabet et aux étudiants pour prendre des notes durant les cours ou les sermons. Les tabellions et les agents des villes y inscrivaient des textes administratifs (comptes royaux, comptes des villes, inventaires de bibliothèques, listes de loyers ou de cens, etc.). Elles servaient également de brouillon pour les oeuvres littéraires, mais nous n’avons que peu de traces de cet usage. Les tablettes comportant des comptes ont en revanche plus facilement traversé les siècles: toutes les personnes qui comptaient écrivaient d’abord sur la cire, qu’elles soient comptables de prince ou simples marchands. Les villes utilisaient également les tablettes pour leurs comptes, comme on peu le voir à travers l’extraordinaire collection de tablettes de la ville polonaise de Torùn, dont je me suis inspiré, datant du XIIIe siècle jusqu’à 1530 (plus de 120 tablettes très souvent regroupées en codices).

Formes et matériaux:

Leurs formes sont diverses, ainsi que les matériaux utilisés: ainsi les orfèvres fabriquaient des tablettes d’or ou d’argent. Les tablettes d’ivoire pouvaient être fabriquées par le corps des orfèvres ou celui des tabletiers. Certaines étaient très finement sculptées, comme sur cet exemplaire de la fin du  XIVe siècle, conservé au musée du Louvre.

 

Lforme la plus courante et la plus simple à l’époque médiévale consiste en des planchettes de bois creusées en cuvette, dans laquelle une cire mêlée à diverses substances était coulée. En général, ces feuillets font une trentaine de centimètres de long sur une vingtaine de large. La plupart des tablettes sont de forme rectangulaire, et quelques unes ont un bord arrondi, comme sur cette représentation d’Hildegarde von Bingen:


Les planchettes étaient ensuite assemblées pour former un codex, pouvant aller de deux à seize feuillets. Peu de tablettes nous sont parvenues avec leur reliure d’origine mais on sait quelles étaient parfois reliées à l’aide de charnières (fin XVe siècle), au moyen de lanières de cuir (c’était le cas pour les tablettes de saint Louis  ou celles de Torùn) ou par un morceau de parchemin collé sur toute la longueur du dos du codex. Le bois le plus employé pour ces tablettes est le buis, qui est l’essence la plus utilisée par les tabletiers d’après le Livre des métiers d’Etienne Boileau. Néanmoins on en trouve également en cèdre, en hêtre, en ébène, en cyprès, en platane, en chêne, en frêne ou encore en conifère. Toujours d’après le Livre des métiers, la face externe de ces tablettes ne devait pas être peinte mais pouvait être sculptée ou gravée. La cire pouvait par contre être colorée: on trouve ainsi des tablettes à la cire noire, d’autres à la cire vertes et quelques rares tablettes remplies de cire rouge. Certaines étaient emplies de cire jaune, c’est à dire pure. Afin de ramollir la cire, on y ajoutait de la poix, de l’huile ou de la térébenthine. On écrivait sur ces tablettes à l’aide d’un style en bois, en os, en fer ou en argent: le bout pointu de cet outil servait à écrire en formant des sillons dans la cire alors que l’autre extrémité, évasée, servait à effacer l’écriture en aplatissant la cire.

 

   Sources:

Cet article a été rédigé en partie d’après la position de thèse de l’Ecole des Chartes d’E. Lalou, intitulée « Les tablettes de cire médiévales », disponible sur la base Persée à cette adresse

Le site de la ville de Torùn (Pologne) comporte de nombreux clichés de ses tablettes de comptes.

Une base de données recensant de nombreuses tablettes se trouve sur ce site.

Le livre des métiers d’Etienne Boileau disponible dans son édition de 1879 sur Gallica:   http://visualiseur.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110190t

Et pour finir une petite vidéo du magazine  Connaissance des Arts sur les tablettes de cire de Jean Sarrazin, chambellan de saint Louis, contenant les plus anciens comptes royaux conservés.

Le canivet

Posted by Mathilde  mars 01, 2008  6 Comments »

Il y a quelques temps déjà, mon cher et tendre Goscelin s’est mis en tête de m’offrir un couteau pour copiste, que l’on nomme canivet. Après de nombreuses péripéties et de nombreux échanges de mails avec un coutelier anglais, me voici en possession d’un petit bijou d’os et acier, tranchant comme un rasoir…le parchemin n’a qu’à bien se tenir !!!!


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Qu’est-ce qu’un canivet ?

Comme je l’ai dit, il s’agit d’un instrument tranchant très souvent représenté sur les enluminures, un couteau avec une lame à la forme très spécifique. Dans les textes latins, on le nomme tantôt cultellus (petit couteau), tantôt scapellus. Plus tardivement dans la période médiévale on le nomma canipulum qui donnera le français canivet (ou quenivet) ainsi que l’anglais knife.

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Le canivet, un outil polyvalent :

 

Dans les miniatures on peut remarquer qu’il est tenu de diverses manières par les copistes, suivant la tâche à accomplir. Ce véritable « couteau suisse avant l’heure » peut avoir 3 fonctions, du fait de sa lame :

  • Le premier usage est de maintenir la page de parchemin immobile. Pour ce faire, comme on peut le voir sur cette miniature, le copiste piquait la pointe du canivet dans le parchemin, de manière superficielle afin de ne pas endommager le support. Cette nécessité de maintenir le parchemin s’explique par la posture du copiste, qui écrivait à main levée, sans prendre appui sur ses mains.

 

  • La seconde fonction du canivet est de tailler les pointes des plumes, grâce à sa grande lame latérale. En effet, les principaux outils scripteurs utilisés pour écrire sur le parchemin étaient la plume et le calame. Mais ces outils s’usent assez vite et leurs becs ont besoin d’être taillés fréquemment.

 

  • Enfin, le canivet peut être utilisé comme un grattoir et ainsi permettre de corriger des erreurs de copies. En langage codicologique, le verbe correspondant à cette action est « éraser », c’est-à-dire « supprimer une lettre, un mot ou un passage à l’aide d’un grattoir (D. Muzerelle).  Le grattoir permettait également la suppression de mentions liminaires devenues gênantes (marques de possession par exemple). Cette pratique peut être également rapprochée de celle des palimpsestes, ces « manuscrits anciens grattés puis recouverts d’une seconde écriture » (E. Littré).

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Quelques détails techniques de coutellerie….


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A noter que d’après l’artisan ayant fabriqué cette pièce, le type de montage de la soie utilisé pour mon canivet ne serait plutôt rare au XIIIe siècle puisqu’il s’agit d’un montage de soie classique (classic tong), où une lamelle prolongeant la lame est prise en sandwich entre les deux « tranches » du manche, le tout fixé à l’aide de rivets. Avant le XVe siècle la grande majorité des couteaux étaient montés en « whittle tong », c’est-à-dire qu’une pointe prolongeant la lame était enfoncée dans un trou creusé dans l’axe du manche, lequel manche est dans ce cas d’une seule pièce. Une bague en métal était souvent placée entre la lame et le manche pour consolider le tout.

 

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