Le carnet de Villard de Honnecour

Posted by Goscelin  octobre 20, 2016  2 Comments »
Le carnet de Villard de Honnecour

 

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Lors de notre animation lors des Journées européennes du patrimoine à la porte des Allemands, j’ai présenté un atelier différent de mon habituel atelier de relieur : pour expliquer le contexte du bâtiment que nous occupions, et surtout qui étaient les hommes qui l’avaient construit, j’ai présenté le métier de maître d’œuvre au travers de différents outils de mesure. C’est dans ce cadre que j’ai conçu un livre inhabituel dans un atelier de reliure : un fac-similé, reproduisant jusqu’aux découpes irrégulières du parchemin, des carnets de Villard de Honnecourt.

 

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Villard de Honnecourt naît au début du XIIIe siècle en Picardie, la région même où se développe une nouvelle architecture,  l’opus francigenum, que nous appelons aujourd’hui architecture gothique. Ce mouvement dont Villard a été le témoin est loin de se limiter à la construction : la science, la technique et l’art sont alors également en profonde mutation. C’est dans ce contexte que Villard a rempli ses carnets de dessins, notes et plans qui sont un miroir des nouveautés de cette époque.

 

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Il semble que Villard fut maître d’œuvre, voyageant à travers l’Europe pour trouver l’inspiration (on trouve dans ses carnets des références à la Hongrie ou à la Suisse) comme beaucoup de ses collègues. Mais personne n’a pu lui attribuer avec certitude la paternité d’une construction, et il se pourrait bien qu’il ne fut qu’un simple amateur éclairé. Quoi qu’il en soit, ces carnets sont un rare exemple des connaissances et des centres d’intérêts d’un intellectuel du XIIIe siècle. On peut y trouver aussi bien des dessins (portraitures) de sujets religieux ou d’animaux sauvages, des plans d’édifices existants ou des projets de construction, des représentations de mécanismes ou encore des « astuces » permettant de mesurer la hauteur d’une tour ou la distance d’un point éloigné et inaccessible.

 

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De toute évidence, ces carnets sont des notes personnelles ou destinées à un cercle restreint. Les feuillets, remplis de dessins à la plume, sont des chutes de parchemins, présentant souvent des imperfections (trous, bords irréguliers…) et n’ont pas à la base été prévus pour être reliés, amenant parfois à des personnages tête en bas ou à des scènes coupées en deux par le pli de reliure. Ce n’est que plus tardivement que les feuillets ont été réunis en cahiers et reliés, peut-être du vivant de Villard. L’ouvrage nous est parvenu après avoir transité entre de nombreuses mains, dont certaines ont ajouté leur signature ou quelques dessins (notamment au XVe siècle), et ont parfois été jusqu’à couper certaines pages qui n’ont jamais été retrouvées. Le carnet est aujourd’hui conservé à la BNF, qui en a mis en ligne une présentation très intéressante.

 

 

La reliure qui nous est parvenue n’est évidemment pas aussi ancienne que les feuillets qu’elle contient. Dans ma reproduction, j’ai choisi de faire une reliure souple, en cuir à rabat, sur laquelle les cahiers sont fixés à l’aide de lanières de parchemin en nœuds de capucin (comme dans cette précédente réalisation) pour insister sur l’aspect « carnet de voyage ». Il n’est pas impossible que Villard aie procédé de cette manière, ajoutant de  nouveaux feuillets de parchemins au fur et à mesure qu’il les complétait.

 

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Pour aller plus loin: 

Jean Wirth, Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe siècle (2015) – Disponible en ligne en Open Access

Alain Erlande Brandenburg et al, Le carnet de Villard de Honnecourt d’après le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris (1991)

Site de la BNF sur les cathédrales et Villard de Honnecourt 

Un abécédaire dans un manuscrit

Posted by Mathilde  août 15, 2015  No Comments »
Un abécédaire dans un manuscrit
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Je cherchais depuis quelque temps un projet à réaliser en un après-midi, qui soit à la fois un support pour mes explications lors des animations sans pour autant trop s’éloigner de ce qui se trouve réellement dans les manuscrits. Après quelques temps de feuilletage sur Gallica, j’ai jeté mon dévolu sur une page du Pontifical à l’usage de Sens (Paris BnF 934), un manuscrit datant de la fin du XIIe siècle ou du début du XIIIe siècle. Il s’agit d’un manuscrit liturgique, contenant les prières et l’ordre des cérémonies devant être accomplies par l’évêque lors des célébrations réservées à sa fonction. C’est en quelque sorte le guide où l’évêque trouve les indications sur les gestes, les déplacements, les chants et récitations qu’il doit faire au fil des diverses cérémonies.

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Une page en particulier a attiré mon attention : au recto on trouve un alphabet en lettres grecques alternativement rouges et bleues. Au verso, on trouve également un abécédaire rouge et bleu, mais en lettres latines.  Il s’agit de lettres filigranées, que j’adore reproduire, et c’est donc le verso de ce folio que j’ai décidé de réaliser, afin de l’intégrer à mes explications sur les différents types de lettrines.
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Mais pour quelle raison deux abécédaires, l’un grec et l’autre latin, étaient-ils écrits dans un manuscrit liturgique à destination d’un évêque ? En feuilletant d’autres pontificaux à l’usage d’autres diocèses et d’époques différentes, on retrouve également ces alphabets, parfois très décorés ou au contraire plus discrets, dans le corps du texte.

autres pontificaux

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La présence de tels alphabets au sein des pontificaux remonte au Haut Moyen Age et s’explique par les rites de consécration d’une nouvelle église. En effet, lors de la bénédiction initiale de l’église avait lieu la cérémonie de l’inscription de l’alphabet sur le sol. L’évêque devait écrire, avec la pointe de sa crosse sur le sol non encore pavé de l’église, un double alphabet grec et latin. Cette inscription au sol prenait la forme d’une croix de saint André. On trouve, dans le manuscrit 477 de la bibliothèque d’Angers, datant de la fin du IXe siècle, un schéma de l’église au moment de cette cérémonie (mais cette fois-ci il s’agit de deux alphabets latins). Les alphabets comprennent chacun une lettre supplémentaire, l’abréviation &, et se croisent à la lettre N d’un des alphabets. Il s’agit d’une maladresse du copiste car les deux alphabets auraient dû se croiser en O.

Ces alphabets ont donc été inscrits dans ces pontificaux car ils faisaient partie prenante dans la cérémonie de consécration. Copier l’une de ces pages ainsi ornée a été un vrai plaisir pour moi : ce fut bien plus rapide que nombre de mes projets en cours (à peine un après-midi) et surtout il s’agit d’initiales filigranées que j’adore réaliser. De plus, par son aspect très décoratif, sa bichromie, cette page interpelle immédiatement lors de mes animations. Ainsi, à la maison de la dîme où je l’ai présentée pour la première fois, cette réalisation a été le point de départ de bien des questionnements et de discussion avec le public.

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Le retour du codex Manesse….

Posted by Mathilde  avril 27, 2014  No Comments »
Le retour du codex Manesse....

Il y a quelques temps, nous avons réalisé une miniature très librement inspirée du codex Manesse, ce manuscrit réalisé entre 1300 et 1330 pour Rüdiger et Johannes Manesse. Ce n’est pas la première fois que ce manuscrit nous sert d’inspiration : à deux reprises il m’a servi de base de travail tandis que la première enluminure de Goscelin reprenait une de ses miniatures. Mais cette fois-ci, c’est une double-page qui a été réalisée : l’une se composant d’une miniature en pleine page et l’autre présentant un extrait d’un poème, sur deux colonnes.

 

Le codex Manesse, que l’on nomme aussi le Große Heidelberger Liederhandschrift est à mes yeux l’archétype du manuscrit de chansons courtoises, avec ses 137 miniatures représentant des scènes de fine amor. Il contient les textes de 140 Minnesänger, les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Les 137 miniatures présentes dans le codex sont en quelques sortes des portraits de ces auteurs, présentés suivant un ordre hiérarchique allant de l’empereur aux non-nobles. Les folios 178v et 179r concernent le poète de la fin du XIIe siècle Bergner von Horheim, originaire de la région de Francfort.

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A vrai dire, à l’origine, notre réalisation n’a pas été faite pour être présentée lors de nos animations : il s’agissait simplement d’une illustration destinée à un faire-part, d’où les grandes modifications apportée aux les tenues des deux personnages, dans le blason et l’absence de cimier. Mais finalement, nous pensons qu’elle peut tout de même être utilisée dans notre atelier, pour peu que l’on indique qu’il ne s’agit que d’une inspiration. C’est à partir de cette décision que nous avons voulu en faire une double-page, à insérer plus tard dans une reliure, ce qui explique que nous n’avons pas pu suivre l’ordre habituel de fabrication d’un manuscrit. Il restait donc à copier le texte sur l’autre folio, et ce fut une tâche longue et ardue !

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En effet, en respectant les dimensions du codex, il m’a fallu recopier un texte en allemand médiéval, leMittelhochdeutsch, ce qui m’a demandé beaucoup de concentration car je n’ai que quelques bases d’allemand moderne. Ensuite, puisque cette double-page reprenait les dimensions du Codex Manesse, j’ai recopié ce texte sur 46 courtes lignes par colonne dans un module d’écriture très petit : ainsi mes lettres ne dépassent pas les 2 mm de haut !

 

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La copie fut longue et fastidieuse mais je suis très contente du résultat final. Pour finir, j’ai reproduit les initiales filigranées présente sur l’original. Il s’avère que j’aime toujours autant dérouler ces fines lignes à l’encre dans les marges de mes pages. Je laisse maintenant cette double-page entre les mains de Goscelin qui la reliera comme il sait si bien le faire…

Un brunissoir

Posted by Mathilde  mars 12, 2014  No Comments »
Un brunissoir

Lorsque je présente mon atelier et les outils nécessaires à la réalisation d’enluminure, l’un d’eux suscite immédiatement la curiosité et nombres d’hypothèses quant à son usage. Non, cette dent de renard emmanchée n’est pas un gratte-dos ni un quelconque grigri pour nous prémunir d’un mauvais sort, il s’agit d’ un brunissoir !

Mon brunissoir

A l’évocation des enluminures, des images de dorure viennent tout de suite à l’esprit. Cet or peut être de deux natures : soit une peinture faite de poudre d’or mêlée à de la gomme arabique que l’on nomme « or à la coquille », soit de fines feuilles d’or appliquées sur une base collante. Cette dernière peut simplement être une colle (par exemple à base de gomme ammoniaque) ou une « assiette à dorer » composée, entre autre, de colle et d’un plâtre. L’épaisseur de cette assiette crée un certain relief que la feuille d’or épouse parfaitement quand elle y est appliquée. Cette méthode permet donc de donner du relief à l’or.

Une fois appliqué, l’or est encore terne et présente des imperfections dues aux superpositions de feuilles d’or. Afin de lui donner un effet « miroir », il doit être poli avec le brunissoir – on dit aussi bruni, d’où le nom de cet instrument. L’outil ne doit surtout pas rayer cette fine couche si fragile : il doit donc être réalisé dans une matière solide et lisse. A l’époque médiévale, on rencontre divers matériaux, comme l’indique Cennino Cennini dans son Libro dell’Arte rédigé à Florence dans la première moitié du XVe siècle :

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« Lorsque tu juges que l’or est prêt à être bruni, prend une pierre connue sous le nom d’hématite et je t’enseignerai comment la préparer. Et encore mieux pour ceux qui peuvent faire la dépense [on peut prendre] des saphirs, des émeraudes, des spinelles, des topazes, des rubis, des grenats etc. Meilleure est sa qualité, mieux ce sera. Une dent de chien est également utilisable, ou celle d’un lion, d’un chat et, en général, de tout animal qui se nourrit de chair ».

 

brunissoir agateCe traité de peinture nous indique donc les deux grandes provenances de matériaux pour les brunissoirs : les pierres fines ou précieuses et les dents de carnivores. De nos jours, les brunissoirs pour la dorure sont essentiellement réalisés en agate, parfois en hématite, et une forme particulière donnée à la pierre est « l’agate en dent de chien », très certainement en souvenir de l’usage de canines dont la pierre prend la forme. J’ai pour ma part réalisé cet outil en utilisant une dent de renard que j’ai longuement poncée avec de la poudre de seiche puis fixée sur un manche grâce à de la colophane, comme me l’avait conseillé Etienne d’Ars Fabra, qui en possède également puisque cet outil est également utilisé en orfèvrerie. Je m’en sers depuis à chaque fois que je pose de la feuille d’or.

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brunissoir osDernièrement, la lecture d’un article a renouvelé mon intérêt pour cet outil : jusqu’ici je pensais que, comme l’affirmait Cennino Cennini, seules les dents de carnivores étaient utilisées comme brunissoir. Mais le Musée de l’écriture de Londres conserve la seule occurrence actuellement connue d’un brunissoir médiéval… et il est en dent de bovidé (bos taurus) ! Cet outil est daté des XIVe ou XVe siècles. La racine de la dent a été taillée en forme de pointe afin d’être fixée à un manche. L’émail conserve quant à lui des traces de feuilles d’or, ce qui démontre son usage en tant que brunissoir. Voilà un objet qui apporte un nouvel éclairage à notre connaissance des outils utilisés par les enlumineurs !

Pour aller plus loin :

Cennino Cennini, Il libro dell’arte traduit par C. Deroche.

A.E.Cole et R.A Rosenfeld, « A rare medieval burnishing tooth in the museum of writing, London », in The Antiquaries Journal, 2006.

Blog du musée de l’écriture : http://blog.museumofwriting.org/2011/10/whose-tooth/#comment-30

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