Un cadeau de mariage

Posted by Mathilde  juillet 21, 2019  No Comments »
Un cadeau de mariage

Lorsque deux de nos amis médiévistes et membres de l’association les Citains nous ont annoncé leur mariage, j’ai décidé de leur offrir une miniature à l’occasion de ce grand moment. Mais je n’avais pas envie de reproduire une scène existante, j’avais plutôt en tête de m’inspirer de certains manuscrits pour composer une scène qui résonnerait au mieux avec leur histoire.

Après un court temps de recherche, j’ai jeté mon dévolu sur l’un des volumes du Bréviaire de Renaud de Bar (dont j’ai déjà parlé ici) conservé à Verdun. J’ai puisé dans les innombrables drôleries qui animent les marges de ce manuscrit différents motifs que j’ai combiné et modifié afin de faire certains clins d’œil aux centres d’intérêt des futurs mariés.

La forteresse s’inspire ainsi de ce bas-de-page représentant le Christ apparaissant aux pèlerins d’Emmaüs.

Un château d’Amour :

La composition d’ensemble s’inspire du thème du château d’Amour qui apparaît au tout début du XIVe siècle et que l’on retrouve notamment sur plusieurs valves de miroir en ivoire. Des chevaliers prennent d’assaut une forteresse défendue par des femmes qui jettent soit des pierres, soit des fleurs sur les assaillants. Ce thème extrêmement courtois est une véritable allégorie de la conquête amoureuse (voir ici pour plus d’informations sur ce thème). J’ai représenté l’instant de la reddition de cette forteresse: la dame tend une couronne de fleurs et la herse de la forteresse s’est relevée…

Entre autres clins d’œil, la présence de la dame sur les murailles n’est pas anodine puisque la mariée s’est spécialisée dans l’étude des fortifications médiévales tandis que le marié a étudié le royaume de Macédoine durant l’Antiquité (d’où la présence de ce blason sur son écu). Les vêtements ont également été choisis en fonction des tenues qu’ils arborent lors des animations médiévales.

Ce projet qui m’a occupé quelques après-midis m’a permis de me remettre un peu à l’enluminure au milieu d’un emploi du temps plus que chargé… autant dire que ça a été un vrai plaisir que de retrouver mon parchemin, mes pigments et mes pinceaux ! J’ai adoré composer cette scène, m’inspirer d’un manuscrit, combiner des éléments et les réinterpréter. Je me suis beaucoup amusé à placer les différents clins d’œil dans cette image très codifiée. Cette petite réalisation change énormément de ce à quoi je suis habituée dans ce domaine et m’a donné d’autres idées que je ne manquerai pas de concrétiser, je l’espère, dans l’avenir….

Prêt à être offert…

Une minuscule double-page

Posted by Mathilde  avril 12, 2019  No Comments »
Une minuscule double-page

Lorsque j’évoquais, dans cet article sur une page inspirée d’un psautier-livre d’heures de la fin du XIIIe siècle, le challenge qu’avait représenté la réalisation des petits animaux logés dans les rinceaux, j’étais à mille lieues de me douter que j’irai encore plus loin dans le défi du minuscule. C’est aujourd’hui chose faite avec cette double-page s’inspirant d’un livre d’heures issu du même courant stylistique que ma précédente réalisation.

Pourtant ici, les personnages sont moins élancés et les rinceaux des bordures apparaissent moins foisonnants. Cette simplification des décors est due aux dimensions minuscules du manuscrit, puisque chaque folio ne mesure que 43 mm sur 58mm. Ces manuscrits minuscules (également appelés nains) pouvaient être facilement transportés par leurs propriétaires qui pouvaient les porter à la manière d’un talisman ou dans les plis de leurs vêtements. La reine Jeanne d’Evreux possédait ainsi un livre d’heures minuscule (92 x 62mm) réalisé à Paris entre 1324 et 1328 par Jean Pucelle, tout comme Anne de Bretagne dont les Très Petites Heures (66 x 46 mm) ont été réalisées vers 1498 (Ms. BnF NAL 3120).

Photo extraite d’Enlumineurs messins du XVe siècle, p. 57. Les couleurs sont bien plus jaunes que sur l’original, que j’ai consulté à la BnF.

Conservé à la Bibliothèque nationale de France, le livre d’heures qui m’a servi de modèle est adapté à la liturgie du diocèse de Metz. Son état est malheureusement lacunaire et seules deux initiales historiées subsistent, représentant l’Arrestation du Christ (en ouverture des Laudes de l’Office de la Vierge) et la Crucifixion (ouvrant l’office de Sexte).

C’est cette dernière que j’ai reproduite, à la même échelle (l’initiale en elle-elle-même mesure 20 x 25 millimètres). Autant dire que les visages de la Vierge, de Jean et du Christ m’ont causé quelques sueurs froides! En les réalisant j’ai eu une énorme pensée pour l’enlumineur qui, il y a 700 ans de cela, devait faire de même, mais avec un rythme de travail bien plus soutenu. 

La palette de couleur utilisée est sensiblement la même que celle du psautier-livre d’heures Metz BM 1588, de même que le traitement franc des plis des vêtements. J’avoue apprécier toujours autant ce style et prendre un véritable plaisir à m’en inspirer. La prochaine consistera à l’intégration de cette double-page dans un livre d’heures complet, mais il s’agit d’un travail de longue haleine!

Une Vierge à l’Enfant

Posted by Mathilde  mai 23, 2018  No Comments »
Une Vierge à l'Enfant

ette page enluminée tient une place particulière parmi mes réalisations puisqu’elle puise son  inspiration dans l’un de mes manuscrits préférés, que j’ai pu tenir entre les mains et analyser à plusieurs reprises. Il s’agit d’un psautier-livre d’heures réalisé dans la dernière décennie du XIIIe siècle et destiné à la dévotion personnelle d’une laïque du diocèse de Metz. Acquis en 1996 par la bibliothèque municipale de Metz, cet ouvrage de dévotion est le chef-d’œuvre d’un ensemble composé de plusieurs manuscrits réalisés dans les ateliers messins vers 1290 ainsi que d’une charte enluminée destinée à l’abbaye Sainte-Glossinde de Metz, datée de 1293. Les décors des manuscrits issus de ce groupe se caractérisent notamment par des encadrements se terminant par des spirales, des motifs de fleurettes blanches à 5/6 pétales ainsi que des personnages aux petites pommettes rouges très marquées.

 

 

Aux dix-sept grandes initiales historiées ouvrant les différentes parties du Psautier et les heures liturgiques des Offices, s’ajoutent de très nombreuses petites initiales présentant des personnages en prière ainsi que des bas-de-page animés par de foisonnantes drôleries présentant des scènes de la vie quotidienne (chasse, bergers,…), des êtres hybrides ou des animaux. J’ai jeté pour ma part mon dévolu sur le folio 183, présentant le début de l’Office de la Vierge, élément central du livre d’heures. Cet office s’ouvre sur une grande initiale S abritant une Vierge à l’Enfant devant laquelle une femme, probablement la destinataire du manuscrit, se tient en prière. En réponse à sa supplication, le Christ dépose une couronne, symbole du Salut, sur la tête de la femme. Le jeu des regards entre les figures sacrées et la femme met également l’accent sur la réciprocité de la dévotion et sa finalité.

 

 

Dans les rinceaux en spirale de la partie inférieure de l’encadrement, trois chiens poursuivent un lapin qui se cache dans le feuillage. Aux vues des dimensions réduites du psautier – livre d’heures (100 x 135 mm), tout ce petit monde ne mesure que quelques millimètres, ce qui a été un sacré challenge à reproduire. Imaginez le travail de l’artiste original qui a réalisé un livre entier d’enluminures de ce type !

 

 

La réalisation de cette page a été un véritable plaisir de par la délicatesse qui se dégage des personnages et l’intensité des couleurs. Elle m’a également permis de déceler certains aspects que je dois travailler afin de m’améliorer.  J’ai beaucoup aimé peindre le fond bleu carroyé, avec ses nombreux petits détails blancs et rouges. Le fait d’avoir pu tenir le manuscrit entre mes mains m’a permis également de distinguer les différents types d’or utilisés: de la feuille d’or appliquée sur une assiette bombée pour le manteau de la Vierge et de l’or à la coquille pour de plus petits détails comme la couronne que tient le Christ. J’ai vraiment apprécié de m’inspirer de cette page car ma façon de peindre se rapproche du style de cet atelier. Je vais donc essayer, pour de futures réalisations, de puiser encore dans les œuvres, nombreuses et variées, qui en sont issues.

 

 

 

 

L’intégralité de ce manuscrit est visible sur la Bibliothèque virtuelle des manuscrit médiévaux (BVMM) via ce lien.

Le carnet de Villard de Honnecour

Posted by Goscelin  octobre 20, 2016  5 Comments »
Le carnet de Villard de Honnecour
 

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Lors de notre animation lors des Journées européennes du patrimoine à la porte des Allemands, j’ai présenté un atelier différent de mon habituel atelier de relieur : pour expliquer le contexte du bâtiment que nous occupions, et surtout qui étaient les hommes qui l’avaient construit, j’ai présenté le métier de maître d’œuvre au travers de différents outils de mesure. C’est dans ce cadre que j’ai conçu un livre inhabituel dans un atelier de reliure : un fac-similé, reproduisant jusqu’aux découpes irrégulières du parchemin, des carnets de Villard de Honnecourt.

 

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Villard de Honnecourt naît au début du XIIIe siècle en Picardie, la région même où se développe une nouvelle architecture,  l’opus francigenum, que nous appelons aujourd’hui architecture gothique. Ce mouvement dont Villard a été le témoin est loin de se limiter à la construction : la science, la technique et l’art sont alors également en profonde mutation. C’est dans ce contexte que Villard a rempli ses carnets de dessins, notes et plans qui sont un miroir des nouveautés de cette époque.

 

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Il semble que Villard fut maître d’œuvre, voyageant à travers l’Europe pour trouver l’inspiration (on trouve dans ses carnets des références à la Hongrie ou à la Suisse) comme beaucoup de ses collègues. Mais personne n’a pu lui attribuer avec certitude la paternité d’une construction, et il se pourrait bien qu’il ne fut qu’un simple amateur éclairé. Quoi qu’il en soit, ces carnets sont un rare exemple des connaissances et des centres d’intérêts d’un intellectuel du XIIIe siècle. On peut y trouver aussi bien des dessins (portraitures) de sujets religieux ou d’animaux sauvages, des plans d’édifices existants ou des projets de construction, des représentations de mécanismes ou encore des « astuces » permettant de mesurer la hauteur d’une tour ou la distance d’un point éloigné et inaccessible.

 

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De toute évidence, ces carnets sont des notes personnelles ou destinées à un cercle restreint. Les feuillets, remplis de dessins à la plume, sont des chutes de parchemins, présentant souvent des imperfections (trous, bords irréguliers…) et n’ont pas à la base été prévus pour être reliés, amenant parfois à des personnages tête en bas ou à des scènes coupées en deux par le pli de reliure. Ce n’est que plus tardivement que les feuillets ont été réunis en cahiers et reliés, peut-être du vivant de Villard. L’ouvrage nous est parvenu après avoir transité entre de nombreuses mains, dont certaines ont ajouté leur signature ou quelques dessins (notamment au XVe siècle), et ont parfois été jusqu’à couper certaines pages qui n’ont jamais été retrouvées. Le carnet est aujourd’hui conservé à la BNF, qui en a mis en ligne une présentation très intéressante.

 

 

La reliure qui nous est parvenue n’est évidemment pas aussi ancienne que les feuillets qu’elle contient. Dans ma reproduction, j’ai choisi de faire une reliure souple, en cuir à rabat, sur laquelle les cahiers sont fixés à l’aide de lanières de parchemin en nœuds de capucin (comme dans cette précédente réalisation) pour insister sur l’aspect « carnet de voyage ». Il n’est pas impossible que Villard aie procédé de cette manière, ajoutant de  nouveaux feuillets de parchemins au fur et à mesure qu’il les complétait.

 

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Pour aller plus loin: 

Jean Wirth, Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe siècle (2015) – Disponible en ligne en Open Access

Alain Erlande Brandenburg et al, Le carnet de Villard de Honnecourt d’après le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris (1991)

Site de la BNF sur les cathédrales et Villard de Honnecourt 

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