Le retour du codex Manesse….

Posted by Mathilde  avril 27, 2014  No Comments »
Le retour du codex Manesse....

Il y a quelques temps, nous avons réalisé une miniature très librement inspirée du codex Manesse, ce manuscrit réalisé entre 1300 et 1330 pour Rüdiger et Johannes Manesse. Ce n’est pas la première fois que ce manuscrit nous sert d’inspiration : à deux reprises il m’a servi de base de travail tandis que la première enluminure de Goscelin reprenait une de ses miniatures. Mais cette fois-ci, c’est une double-page qui a été réalisée : l’une se composant d’une miniature en pleine page et l’autre présentant un extrait d’un poème, sur deux colonnes.

 

Le codex Manesse, que l’on nomme aussi le Große Heidelberger Liederhandschrift est à mes yeux l’archétype du manuscrit de chansons courtoises, avec ses 137 miniatures représentant des scènes de fine amor. Il contient les textes de 140 Minnesänger, les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Les 137 miniatures présentes dans le codex sont en quelques sortes des portraits de ces auteurs, présentés suivant un ordre hiérarchique allant de l’empereur aux non-nobles. Les folios 178v et 179r concernent le poète de la fin du XIIe siècle Bergner von Horheim, originaire de la région de Francfort.

Manesse 2012

A vrai dire, à l’origine, notre réalisation n’a pas été faite pour être présentée lors de nos animations : il s’agissait simplement d’une illustration destinée à un faire-part, d’où les grandes modifications apportée aux les tenues des deux personnages, dans le blason et l’absence de cimier. Mais finalement, nous pensons qu’elle peut tout de même être utilisée dans notre atelier, pour peu que l’on indique qu’il ne s’agit que d’une inspiration. C’est à partir de cette décision que nous avons voulu en faire une double-page, à insérer plus tard dans une reliure, ce qui explique que nous n’avons pas pu suivre l’ordre habituel de fabrication d’un manuscrit. Il restait donc à copier le texte sur l’autre folio, et ce fut une tâche longue et ardue !

en cours

 illustration2.

En effet, en respectant les dimensions du codex, il m’a fallu recopier un texte en allemand médiéval, leMittelhochdeutsch, ce qui m’a demandé beaucoup de concentration car je n’ai que quelques bases d’allemand moderne. Ensuite, puisque cette double-page reprenait les dimensions du Codex Manesse, j’ai recopié ce texte sur 46 courtes lignes par colonne dans un module d’écriture très petit : ainsi mes lettres ne dépassent pas les 2 mm de haut !

 

illustration3

La copie fut longue et fastidieuse mais je suis très contente du résultat final. Pour finir, j’ai reproduit les initiales filigranées présente sur l’original. Il s’avère que j’aime toujours autant dérouler ces fines lignes à l’encre dans les marges de mes pages. Je laisse maintenant cette double-page entre les mains de Goscelin qui la reliera comme il sait si bien le faire…

Un brunissoir

Posted by Mathilde  mars 12, 2014  No Comments »
Un brunissoir

Lorsque je présente mon atelier et les outils nécessaires à la réalisation d’enluminure, l’un d’eux suscite immédiatement la curiosité et nombres d’hypothèses quant à son usage. Non, cette dent de renard emmanchée n’est pas un gratte-dos ni un quelconque grigri pour nous prémunir d’un mauvais sort, il s’agit d’ un brunissoir !

Mon brunissoir

A l’évocation des enluminures, des images de dorure viennent tout de suite à l’esprit. Cet or peut être de deux natures : soit une peinture faite de poudre d’or mêlée à de la gomme arabique que l’on nomme « or à la coquille », soit de fines feuilles d’or appliquées sur une base collante. Cette dernière peut simplement être une colle (par exemple à base de gomme ammoniaque) ou une « assiette à dorer » composée, entre autre, de colle et d’un plâtre. L’épaisseur de cette assiette crée un certain relief que la feuille d’or épouse parfaitement quand elle y est appliquée. Cette méthode permet donc de donner du relief à l’or.

Une fois appliqué, l’or est encore terne et présente des imperfections dues aux superpositions de feuilles d’or. Afin de lui donner un effet « miroir », il doit être poli avec le brunissoir – on dit aussi bruni, d’où le nom de cet instrument. L’outil ne doit surtout pas rayer cette fine couche si fragile : il doit donc être réalisé dans une matière solide et lisse. A l’époque médiévale, on rencontre divers matériaux, comme l’indique Cennino Cennini dans son Libro dell’Arte rédigé à Florence dans la première moitié du XVe siècle :

.

« Lorsque tu juges que l’or est prêt à être bruni, prend une pierre connue sous le nom d’hématite et je t’enseignerai comment la préparer. Et encore mieux pour ceux qui peuvent faire la dépense [on peut prendre] des saphirs, des émeraudes, des spinelles, des topazes, des rubis, des grenats etc. Meilleure est sa qualité, mieux ce sera. Une dent de chien est également utilisable, ou celle d’un lion, d’un chat et, en général, de tout animal qui se nourrit de chair ».

 

brunissoir agateCe traité de peinture nous indique donc les deux grandes provenances de matériaux pour les brunissoirs : les pierres fines ou précieuses et les dents de carnivores. De nos jours, les brunissoirs pour la dorure sont essentiellement réalisés en agate, parfois en hématite, et une forme particulière donnée à la pierre est « l’agate en dent de chien », très certainement en souvenir de l’usage de canines dont la pierre prend la forme. J’ai pour ma part réalisé cet outil en utilisant une dent de renard que j’ai longuement poncée avec de la poudre de seiche puis fixée sur un manche grâce à de la colophane, comme me l’avait conseillé Etienne d’Ars Fabra, qui en possède également puisque cet outil est également utilisé en orfèvrerie. Je m’en sers depuis à chaque fois que je pose de la feuille d’or.

.

brunissoir osDernièrement, la lecture d’un article a renouvelé mon intérêt pour cet outil : jusqu’ici je pensais que, comme l’affirmait Cennino Cennini, seules les dents de carnivores étaient utilisées comme brunissoir. Mais le Musée de l’écriture de Londres conserve la seule occurrence actuellement connue d’un brunissoir médiéval… et il est en dent de bovidé (bos taurus) ! Cet outil est daté des XIVe ou XVe siècles. La racine de la dent a été taillée en forme de pointe afin d’être fixée à un manche. L’émail conserve quant à lui des traces de feuilles d’or, ce qui démontre son usage en tant que brunissoir. Voilà un objet qui apporte un nouvel éclairage à notre connaissance des outils utilisés par les enlumineurs !

Pour aller plus loin :

Cennino Cennini, Il libro dell’arte traduit par C. Deroche.

A.E.Cole et R.A Rosenfeld, « A rare medieval burnishing tooth in the museum of writing, London », in The Antiquaries Journal, 2006.

Blog du musée de l’écriture : http://blog.museumofwriting.org/2011/10/whose-tooth/#comment-30

Gare au goupil !

Posted by Mathilde  mars 16, 2013  4 Comments »
Dernière-née de mes créations, voici une grande double-page d’un épisode du Roman de Renart. A vrai dire je l’ai commencé il y a bien longtemps de cela, mais sa réalisation, entre la copie du texte et les enluminures s’est un peu étalé dans le temps. Cela faisait longtemps que je souhaitais refaire un bi folio enluminé qui puisse être intégré dans le futur à une reliure (comme cette double-page inspirée de la Bible de Hambourg) et je me suis rapidement tourné vers les manuscrits enluminés du Roman de Renart, tant ce texte est emblématique de la littérature médiévale.
Renart

Je suis littéralement tombée sous le charme d’un manuscrit du début XIVe siècle conservé à la BNF (vous pouvez le feuilletez à la fin ce cette article) : les folios fourmillent de très nombreuses vignettes (513 au total) illustrant les diverses aventures de ce rusé goupil, le tout rythmé par d’épais rinceaux s’étalant dans les marges. Le fractionnement du récit en de multiples images n’est pas sans rappeler nos modernes bandes dessinées et le modelé des personnages  est empreint d’une certaine naïveté que je trouve touchante. Se détachant du fond doré, tout un bestiaire s’anime au fil des pages : loups, souris, lions, chats semblent imiter les comportements humains afin de mieux en démontrer les travers.

renart2jpg

 

Après avoir longuement feuilleté la version numérique du manuscrit BNF Français 12584 (plus de détail ici), j’ai jeté mon dévolu sur une double-page (fol. 18 et 19) illustrant l’épisode où Chauve la souris, arrive au château de Maupertuis  afin de réclamer au roi Noble que justice soit faite pour de la mort de son époux le rat Pelé, tué par le goupil ( l’intégralité de l’épisode se trouve ici). Six miniatures viennent illustrer le récit, en voici quelques-unes: 

Miniatures

J’ai pris beaucoup de plaisir à peindre cette multitude d’animaux et cela m’a permis de travailler sur l’épaisseur de mes cernages et les contours, qui sont ici très fins. J’ai réalisé cette double page sur plusieurs mois, en peignant une fois de temps en temps, que ce soit lors d’animations médiévales ou chez moi et j‘ai trouvé ce fractionnement des scènes plutôt pratique car propice à un travail épisodique. Ces miniatures sont remplies d’humour et en peindre quelques-unes fut pour moi de vrais moments de détente.

lien feuilletage Bibliographie et liens complémentaires :

 –  Transcription et traduction de l’épisode de Renart et de dame Chauve.

–  Le dossier sur le roman de Renart de la BNF

Aurélie Barre, L’image du texte : l’enluminure au seuil du manuscrit O (étude des miniatures d’un autre manuscrit du Roman de Renart).

– Aurélie Barre (éd.), Le roman de Renart, édité d’après le manuscrit O (f.fr. 12583)   aperçu disponible ici.

– Version feuilletable du manuscrit BNF Français 12584 :

                    

Un fauteuil d’enlumineur

Posted by Mathilde  novembre 12, 2012  11 Comments »

S’il est bien un élément de mobilier emblématique du métier de copiste ou d’enlumineur, c’est bien le fauteuil à plan incliné intégré (ou fauteuil à bras mobiles), visible sur de très nombreuses enluminures représentants des copistes ou des enlumineurs au travail. C’est à partir de ce constat survenu lors d’une conversation avec un ami menuisier, Jean-Pierre, que le projet de reproduire un tel meuble est né. Après une longue phase de recherches de sources, force a été de constater qu’aucun fauteuil de la sorte n’est parvenu jusqu’à nous. Par contre de nombreuses miniatures existent, couvrant une vaste période, et représentant tantôt des Evangélistes, des Pères de l’Eglise, des auteurs importants ou des copistes (essentiellement des clercs).

 2011 01

2011 02

 

Cette initiale historiée de la Bible de Hambourg (dont j’ai déjà parlé ici au sujet de l’enseigne de notre atelier et reproduit une miniature ici) nous a apporté des informations supplémentaires, puisqu’on y voit un artisan laïc utilisant ce meuble. Autre détail intéressant : il ne s’agit pas ici d’un copiste mais d’un enlumineur puisqu’il peint un visage sur ce qui semble être un bi folio. Cela peut laisser penser que certains ateliers d’enlumineurs laïcs étaient pourvus d’un tel meuble, de quoi nous inciter à reproduire un tel fauteuil pour le présenter lors de nos sorties avec notre atelier, mais surtout à tester son usage lors de la réalisation d’enluminures tout au long de l’année.

Se posait alors la question de la structure de ces bras mobiles et du montage des différents éléments de bois. En analysant les différentes enluminures, Jean-Pierre a proposé un système des bras montés sur pivots, et reposant sur des fourches. C’est sur ces deux bras que, grâce à des chevilles, que vient se placer le plan de travail. Après plusieurs versions de plans, rendez-vous a donc été pris chez lui dans le Morvan pour une semaine de menuiserie, à tailler des tenons et mortaises dans du chêne, des barreaux dans du hêtre et à fabriquer toute cette structure. Afin d’être facilement transportable, nous n’avons pas mis de repose-pied et les bras ainsi que le plateau peuvent facilement être détachés du fauteuil en lui-même. Après l’ajout de coussins en lin rembourrés de plumes au niveau du dossier et de l’assise, voilà notre fauteuil terminé et prêt à accueillir copistes comme enlumineurs :

fauteuil rettel

En plus de pouvoir présenter ce meuble si typique de ces métiers,nous voulions trouver un plan de travail ergonomique pour réaliser nos manuscrits avec une posture adéquate. En effet le travail du copiste n’est pas de tout repos pour le corps, comme le mentionne un colophon (inscription placée à la fin d’un manuscrit fournissant des indications relatives à sa transciption) du commentaire de l’Apocalypse de Béatus de Liébana, écrit en 1091 par les moines Munnio et Dominico du couvent Santo-Domingo de Silos (près de Burgos) :

« Le travail d’écriture fait perdre la vue, il courbe le dos, écrase les côtes et dérange l’estomac, il fait souffrir des reins et cause des douleurs dans tout le corps […] Comme le marin arrivant au port, le copiste se réjouit d’arriver à la dernière ligne ». 

Bien entendu nous ne sommes jamais arrivés à de telles extrémités car Munnio et Dominico étaient des copistes et enlumineurs professionnels, oeuvrant au minimum 6 heures presque chaque jour. Pour autant, à l’usage, ce fauteuil à bras se révèle extrêmement confortable : maintenu pas les coussins, le dos reste toujours bien droit et l’inclinaison du plan de travail permet de ne pas avoir à se pencher ou à trop incliner la tête. Les légères tensions musculaires que l’on pouvait ressentir après un après-midi de copie ou d’enluminure sont à présent presques inexistantes. Ce fauteuil à bras se révèle donc être un allié formidable : en plus de nous aider à évoquer l’atmosphère des ateliers de copie ou d’enluminure, son ergonomie nous permet d’écrire ou de peindre dans une posture adéquate.

Fauteuil en action

Testé et approuvé par tout l’atelier….

Blogroll