Gare au goupil !

Posted by Mathilde  mars 16, 2013  4 Comments »
Dernière-née de mes créations, voici une grande double-page d’un épisode du Roman de Renart. A vrai dire je l’ai commencé il y a bien longtemps de cela, mais sa réalisation, entre la copie du texte et les enluminures s’est un peu étalé dans le temps. Cela faisait longtemps que je souhaitais refaire un bi folio enluminé qui puisse être intégré dans le futur à une reliure (comme cette double-page inspirée de la Bible de Hambourg) et je me suis rapidement tourné vers les manuscrits enluminés du Roman de Renart, tant ce texte est emblématique de la littérature médiévale.
Renart

Je suis littéralement tombée sous le charme d’un manuscrit du début XIVe siècle conservé à la BNF (vous pouvez le feuilletez à la fin ce cette article) : les folios fourmillent de très nombreuses vignettes (513 au total) illustrant les diverses aventures de ce rusé goupil, le tout rythmé par d’épais rinceaux s’étalant dans les marges. Le fractionnement du récit en de multiples images n’est pas sans rappeler nos modernes bandes dessinées et le modelé des personnages  est empreint d’une certaine naïveté que je trouve touchante. Se détachant du fond doré, tout un bestiaire s’anime au fil des pages : loups, souris, lions, chats semblent imiter les comportements humains afin de mieux en démontrer les travers.

renart2jpg

 

Après avoir longuement feuilleté la version numérique du manuscrit BNF Français 12584 (plus de détail ici), j’ai jeté mon dévolu sur une double-page (fol. 18 et 19) illustrant l’épisode où Chauve la souris, arrive au château de Maupertuis  afin de réclamer au roi Noble que justice soit faite pour de la mort de son époux le rat Pelé, tué par le goupil ( l’intégralité de l’épisode se trouve ici). Six miniatures viennent illustrer le récit, en voici quelques-unes: 

Miniatures

J’ai pris beaucoup de plaisir à peindre cette multitude d’animaux et cela m’a permis de travailler sur l’épaisseur de mes cernages et les contours, qui sont ici très fins. J’ai réalisé cette double page sur plusieurs mois, en peignant une fois de temps en temps, que ce soit lors d’animations médiévales ou chez moi et j‘ai trouvé ce fractionnement des scènes plutôt pratique car propice à un travail épisodique. Ces miniatures sont remplies d’humour et en peindre quelques-unes fut pour moi de vrais moments de détente.

lien feuilletage Bibliographie et liens complémentaires :

 –  Transcription et traduction de l’épisode de Renart et de dame Chauve.

–  Le dossier sur le roman de Renart de la BNF

Aurélie Barre, L’image du texte : l’enluminure au seuil du manuscrit O (étude des miniatures d’un autre manuscrit du Roman de Renart).

– Aurélie Barre (éd.), Le roman de Renart, édité d’après le manuscrit O (f.fr. 12583)   aperçu disponible ici.

– Version feuilletable du manuscrit BNF Français 12584 :

                    

Un fauteuil d’enlumineur

Posted by Mathilde  novembre 12, 2012  11 Comments »

S’il est bien un élément de mobilier emblématique du métier de copiste ou d’enlumineur, c’est bien le fauteuil à plan incliné intégré (ou fauteuil à bras mobiles), visible sur de très nombreuses enluminures représentants des copistes ou des enlumineurs au travail. C’est à partir de ce constat survenu lors d’une conversation avec un ami menuisier, Jean-Pierre, que le projet de reproduire un tel meuble est né. Après une longue phase de recherches de sources, force a été de constater qu’aucun fauteuil de la sorte n’est parvenu jusqu’à nous. Par contre de nombreuses miniatures existent, couvrant une vaste période, et représentant tantôt des Evangélistes, des Pères de l’Eglise, des auteurs importants ou des copistes (essentiellement des clercs).

 2011 01

2011 02

 

Cette initiale historiée de la Bible de Hambourg (dont j’ai déjà parlé ici au sujet de l’enseigne de notre atelier et reproduit une miniature ici) nous a apporté des informations supplémentaires, puisqu’on y voit un artisan laïc utilisant ce meuble. Autre détail intéressant : il ne s’agit pas ici d’un copiste mais d’un enlumineur puisqu’il peint un visage sur ce qui semble être un bi folio. Cela peut laisser penser que certains ateliers d’enlumineurs laïcs étaient pourvus d’un tel meuble, de quoi nous inciter à reproduire un tel fauteuil pour le présenter lors de nos sorties avec notre atelier, mais surtout à tester son usage lors de la réalisation d’enluminures tout au long de l’année.

Se posait alors la question de la structure de ces bras mobiles et du montage des différents éléments de bois. En analysant les différentes enluminures, Jean-Pierre a proposé un système des bras montés sur pivots, et reposant sur des fourches. C’est sur ces deux bras que, grâce à des chevilles, que vient se placer le plan de travail. Après plusieurs versions de plans, rendez-vous a donc été pris chez lui dans le Morvan pour une semaine de menuiserie, à tailler des tenons et mortaises dans du chêne, des barreaux dans du hêtre et à fabriquer toute cette structure. Afin d’être facilement transportable, nous n’avons pas mis de repose-pied et les bras ainsi que le plateau peuvent facilement être détachés du fauteuil en lui-même. Après l’ajout de coussins en lin rembourrés de plumes au niveau du dossier et de l’assise, voilà notre fauteuil terminé et prêt à accueillir copistes comme enlumineurs :

fauteuil rettel

En plus de pouvoir présenter ce meuble si typique de ces métiers,nous voulions trouver un plan de travail ergonomique pour réaliser nos manuscrits avec une posture adéquate. En effet le travail du copiste n’est pas de tout repos pour le corps, comme le mentionne un colophon (inscription placée à la fin d’un manuscrit fournissant des indications relatives à sa transciption) du commentaire de l’Apocalypse de Béatus de Liébana, écrit en 1091 par les moines Munnio et Dominico du couvent Santo-Domingo de Silos (près de Burgos) :

« Le travail d’écriture fait perdre la vue, il courbe le dos, écrase les côtes et dérange l’estomac, il fait souffrir des reins et cause des douleurs dans tout le corps […] Comme le marin arrivant au port, le copiste se réjouit d’arriver à la dernière ligne ». 

Bien entendu nous ne sommes jamais arrivés à de telles extrémités car Munnio et Dominico étaient des copistes et enlumineurs professionnels, oeuvrant au minimum 6 heures presque chaque jour. Pour autant, à l’usage, ce fauteuil à bras se révèle extrêmement confortable : maintenu pas les coussins, le dos reste toujours bien droit et l’inclinaison du plan de travail permet de ne pas avoir à se pencher ou à trop incliner la tête. Les légères tensions musculaires que l’on pouvait ressentir après un après-midi de copie ou d’enluminure sont à présent presques inexistantes. Ce fauteuil à bras se révèle donc être un allié formidable : en plus de nous aider à évoquer l’atmosphère des ateliers de copie ou d’enluminure, son ergonomie nous permet d’écrire ou de peindre dans une posture adéquate.

Fauteuil en action

Testé et approuvé par tout l’atelier….

Quelques menus travaux…

Posted by Mathilde  octobre 11, 2012  2 Comments »

Je passe actuellement beaucoup de temps sur plusieurs projets passionnants de calligraphie et enluminure que je vous dévoilerai bientôt. Pour autant, cet été, j’ai pu faire quelques menus travaux, assez rapides à faire et divertissants.

Licorne

Le premier d’entre eux est une petite licorne enluminée, réalisée lors de mon stage d’enluminure pour enfants au Musée de la Cour d’Or. Cette année certains petits stagiaires ont été dispendieux lors de la fabrication des couleurs à base de pigments et de liant : il en restait énormément à la fin de l’atelier et nous devions faire place nette. Qu’à cela ne tienne, le temps de deux pauses-déjeuner j’ai peint ce motif, en me basant sur la licorne représentée sur les plafonds peints au bestiaire du XIIIe siècle conservé dans ledit musée (voir ici un article sur le sujet). 

 licorne

Cette miniature me sera utile pour servir de point de départ pour d’autres stages puisque ce sont les éléments de ces plafonds que je fais reproduire aux enfants lors de mes ateliers (à voir ici). Petit détail qui m’a amusé : les peintures utilisées sont exclusivement composées d’ocre ou de terre, donc des pigments minéraux à base d’argile et d’oxydes, très communs à l’époque médiévale. La couleur verte provient d’une terre verte de Vérone tandis que les ocres rouges et jaunes ont été achetées à Roussillon.

2011hhh01

Autre projet, réalisé en une petite après-midi d’août: un prénom avec initiale filigranée en guise de cadeau de naissance pour notre petit cousin Florian. Les parents ayant gardé secret le nom de l’enfant jusqu’à sa naissance, je n’ai pas pu m’y prendre à l’avance. C’est donc la veille de notre visite que j’ai réalisé ce prénom, en m’inspirant très fortement d’une initiale F du missel de Renaud de Bar, l’un de mes manuscrits préférés.

Florian filigrane

J’adore le travail des lettres filigranées, j’en ai d’ailleurs déjà traité ici. Cela me détend vraiment de tracer à l’encre ces fines lignes qui se tortillent, adoptent les contours des initiales ou formes des antennes et des vrilles. En moins de deux heures tout été terminé et j’ai donc pu offrir cela aux jeunes parents. C’est avec plaisir que j’ai appris que désormais ce prénom ornera la porte de la chambre du chérubin.

Copie de 2011 01-copie-1

Des initiales filigranées pour un Psautier

Posted by Mathilde  novembre 07, 2011  4 Comments »

filigrane

Ces temps-ci, j’ai été très occupée par un vaste projet de Goscelin dont je vous reparlerai lorsqu’il sera achevé. En effet, j’ai recopié le début du Psautier en latin sur 4 pages de parchemin d’agneau, dans un module d’écriture plutôt petit (3mm), à l’encre métallo-gallique. Il ne s’agit pas d’un somptueux manuscrit richement enluminé, mais d’un usuel, livre plus austère destiné à être utilisé comme outil lors de travaux intellectuels. C’est pour cela que j’ai décidé d’orner le début de chaque psaume d’une simple initiale filigranée, inspirée par des travaux locaux de la fin du XIIIe-début du XIVe siècle.

 

 

 

 

Les différents types d’initiales :

Il y a dans les manuscrits une véritable hiérarchisation des lettrines, cette hiérarchie en lien avec l’importance du texte présenté. Ce sont les lettrines qui marquent la différence entre le texte d’un chapitre, d’un sous-chapitre ou d’un simple paragraphe car les sauts de lignes sont extrêmement rares dans les manuscrits médiévaux. On trouve ainsi:

-les initiales historiées, comportant une scène, un personnage ou un élément figuré en rapport au texte

-les initiales ornées, comportant des motifs géométriques, végétaux, animaliers….

– les initiales champies, dorées sur fond peint, souvent en deux couleurs, et rehaussées de motifs filiformes blanc ou orange

-l’initiale à filigrane dont il est question ici.

Après, existent encore les simples initiales sans filigranes et réalisées alternativement à l’encre bleue et rouge.

initiales

Qu’est-ce qu’une initiale filigranée ?

Copie de Copie de Copie de 2008 01 

 

Selon la codicologue Patricia Stirnemann, l’initiale filigranée est une « lettre entourée d’un décor filiforme, exécuté avec une plume finement taillée dont le tracé ne relève ni pleins, ni déliés ». Ce tracé forme un jeu de lignes géométriques, de cercles, de crochets pour aboutir à un dessin abstrait mais aux motifs toujours empruntés (de plus ou moins loin) au règne végétal. Apparue au XIIe siècle, son style évolue au fil des décennies, allant toujours vers plus en plus de finesse, allant jusqu’à donner une impression d’immatérialité à la lettrine, ce qui laisse une grande place au texte et au parchemin.

 

 

Initiales

 

 

 

La lettre et les filigranes sont quasiment toujours de couleurs différentes. Depuis le début du XIIe siècle, le rouge (majoritairement du vermillon ) et le bleu (azurite ou lapis-lazuli) sont les deux couleurs les plus utilisées, viennent ensuite le vert et le bistre. A partir de la fin du XIIIe siècle, on voit apparaître une nouvelle teinte : un bleu plus grisâtre, presque délavé, provenant de la guède (pastel des teinturiers). En outre, dans certains manuscrits de luxe (à l’image du missel de Renaud de Bar), les lettrines rouges peuvent être remplacées par une lettre dorée à filigranes bleus (ce contraste entre un bleu froid et la feuille d’or confère à ce dernier une apparence plus rouge et chaude).

 

 

 

Réalisations :

 

Les initiales filigranées que j’ai réalisées s’inspirent de lettrines datant de la fin du XIIIe siècle et de la première décennie du XIVe siècle provenant des deux manuscrits messins présentés ici : le luxueux Missel de Renaud de Bar (qui même dans sa simplicité reste un ouvrage luxueux) et un légendier hagiographique plus simple (qui servait sans doute de livre de travail vers 1300 dans l’abbaye Saint-Arnoul de Metz). Elles sont caractéristiques de la période allant de 1270 à 1314 : on y voit une certaine simplification des motifs, qui sont parfois moins nombreux et moins virevoltants que dans les initiales filigranées du début du XIIIe siècle. Pour la première lettre du premier psaume, j’ai choisi de faire une initiale à la feuille d’or entourée de filaments rouges… ce qui s’est révélé être une erreur car seuls des filaments bleus étaient associés à la feuille d’or. Au moins je le saurai pour la prochaine fois ! Néanmoins, tracer ces vrilles est un travail bien agréable. Faire glisser la plume, déposer un fin filet d’encre sur le parchemin pour créer un réseau de lignes ; ces initiales à la fois sobres et dentelées sont, je l’espère, aussi plaisantes à travailler qu’à regarder !

2008 01-copie-321488

Bibliographie:

 Patricia Stirnemann, Fils de la Vierge : L’initiale à filigrane parisienne (1140-1314) consultable sur la base Persée ici.

 


Belles lettres en lumière : les lettres à l’encre (exposition virtuelle de la Bibliothèque de Montpellier).

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