Des initiales filigranées pour un Psautier

Posted by Mathilde  novembre 07, 2011  4 Comments »

filigrane

Ces temps-ci, j’ai été très occupée par un vaste projet de Goscelin dont je vous reparlerai lorsqu’il sera achevé. En effet, j’ai recopié le début du Psautier en latin sur 4 pages de parchemin d’agneau, dans un module d’écriture plutôt petit (3mm), à l’encre métallo-gallique. Il ne s’agit pas d’un somptueux manuscrit richement enluminé, mais d’un usuel, livre plus austère destiné à être utilisé comme outil lors de travaux intellectuels. C’est pour cela que j’ai décidé d’orner le début de chaque psaume d’une simple initiale filigranée, inspirée par des travaux locaux de la fin du XIIIe-début du XIVe siècle.

 

 

 

 

Les différents types d’initiales :

Il y a dans les manuscrits une véritable hiérarchisation des lettrines, cette hiérarchie en lien avec l’importance du texte présenté. Ce sont les lettrines qui marquent la différence entre le texte d’un chapitre, d’un sous-chapitre ou d’un simple paragraphe car les sauts de lignes sont extrêmement rares dans les manuscrits médiévaux. On trouve ainsi:

-les initiales historiées, comportant une scène, un personnage ou un élément figuré en rapport au texte

-les initiales ornées, comportant des motifs géométriques, végétaux, animaliers….

– les initiales champies, dorées sur fond peint, souvent en deux couleurs, et rehaussées de motifs filiformes blanc ou orange

-l’initiale à filigrane dont il est question ici.

Après, existent encore les simples initiales sans filigranes et réalisées alternativement à l’encre bleue et rouge.

initiales

Qu’est-ce qu’une initiale filigranée ?

Copie de Copie de Copie de 2008 01 

 

Selon la codicologue Patricia Stirnemann, l’initiale filigranée est une « lettre entourée d’un décor filiforme, exécuté avec une plume finement taillée dont le tracé ne relève ni pleins, ni déliés ». Ce tracé forme un jeu de lignes géométriques, de cercles, de crochets pour aboutir à un dessin abstrait mais aux motifs toujours empruntés (de plus ou moins loin) au règne végétal. Apparue au XIIe siècle, son style évolue au fil des décennies, allant toujours vers plus en plus de finesse, allant jusqu’à donner une impression d’immatérialité à la lettrine, ce qui laisse une grande place au texte et au parchemin.

 

 

Initiales

 

 

 

La lettre et les filigranes sont quasiment toujours de couleurs différentes. Depuis le début du XIIe siècle, le rouge (majoritairement du vermillon ) et le bleu (azurite ou lapis-lazuli) sont les deux couleurs les plus utilisées, viennent ensuite le vert et le bistre. A partir de la fin du XIIIe siècle, on voit apparaître une nouvelle teinte : un bleu plus grisâtre, presque délavé, provenant de la guède (pastel des teinturiers). En outre, dans certains manuscrits de luxe (à l’image du missel de Renaud de Bar), les lettrines rouges peuvent être remplacées par une lettre dorée à filigranes bleus (ce contraste entre un bleu froid et la feuille d’or confère à ce dernier une apparence plus rouge et chaude).

 

 

 

Réalisations :

 

Les initiales filigranées que j’ai réalisées s’inspirent de lettrines datant de la fin du XIIIe siècle et de la première décennie du XIVe siècle provenant des deux manuscrits messins présentés ici : le luxueux Missel de Renaud de Bar (qui même dans sa simplicité reste un ouvrage luxueux) et un légendier hagiographique plus simple (qui servait sans doute de livre de travail vers 1300 dans l’abbaye Saint-Arnoul de Metz). Elles sont caractéristiques de la période allant de 1270 à 1314 : on y voit une certaine simplification des motifs, qui sont parfois moins nombreux et moins virevoltants que dans les initiales filigranées du début du XIIIe siècle. Pour la première lettre du premier psaume, j’ai choisi de faire une initiale à la feuille d’or entourée de filaments rouges… ce qui s’est révélé être une erreur car seuls des filaments bleus étaient associés à la feuille d’or. Au moins je le saurai pour la prochaine fois ! Néanmoins, tracer ces vrilles est un travail bien agréable. Faire glisser la plume, déposer un fin filet d’encre sur le parchemin pour créer un réseau de lignes ; ces initiales à la fois sobres et dentelées sont, je l’espère, aussi plaisantes à travailler qu’à regarder !

2008 01-copie-321488

Bibliographie:

 Patricia Stirnemann, Fils de la Vierge : L’initiale à filigrane parisienne (1140-1314) consultable sur la base Persée ici.

 


Belles lettres en lumière : les lettres à l’encre (exposition virtuelle de la Bibliothèque de Montpellier).

Les pointes de métal

Posted by Mathilde  août 12, 2011  4 Comments »

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L’état inachevé de certaines enluminures, ainsi que divers conseils présents dans les traités techniques médiévaux, nous renseignent sur les outils et les techniques utilisés dans le dessin préparatoire des peintures. Dans la majorité  des esquisses sont réalisées à l’aide de pointes de métal, de diverses natures (argent, étain, plomb ou or), chacune demandant une préparation du support très différente en fonction du métal. Ensuite, l’enlumineur encre les contours de son décor avant d’appliquer feuille d’or et détrempe. Pour ma part, en ce qui concerne la partie préparatoire d’une enluminure, j’ai opté pour la pointe de plomb, majoritairement utilisée à l’époque médiévale par les enlumineurs pour les esquisses et les réglures. Et c’est Adalbéron, forgeron de son état, qui a réalisé mes outils (vous pouvez voir son blog ici).

La pointe de plomb :

 

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Les artistes – clercs ou laïcs – se servent principalement de la pointe de plomb pour esquisser les miniatures comme on l’a vu, mais aussi pour marquer les réglures (marges et alinéas des pages des manuscrits qui en régularisent la mise en page); on en voit d’ailleurs encore les traces sur les feuillets de certains manuscrits. La pointe de plomb, pure ou en alliage, est d’un emploi généralisé en raison de son prix modique et de sa facilité d’utilisation. Un autre de ses avantages est de ne pas commander obligatoirement une préparation spéciale du support. Ainsi, dans son Traité des Arts, Cennini écrit que l’« on peut dessiner avec le plomb susdit après ou sans préparation préalable à l’os » (chap. XII). Elle est même la seule pointe de métal qui laisse une empreinte sur les papiers mous et mal collés des XIVe et XVe siècles. Un autre avantage non négligeable, propre à la ligne du plomb, est de pouvoir s’effacer avec de la mie de pain sur quasi toutes les surfaces, sur lesquelles elle laisse néanmoins une marque légèrement incrustée. La pointe de plomb est ainsi l’ancêtre direct de notre bon vieux crayon à papier, que l’on surnomme parfois « mine de plomb » même si ce dernier est plutôt à base de graphite. Quant à la mie de pain servant jadis de gomme, elle n’est pas sans rappeler l’actuelle pâte actuellement utilisée pour effacer le fusain, la sanguine, etc.

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Toutefois, la mine de plomb présente des inconvénients. Le principal est qu’elle est trop ductile et se déforme rapidement, même sous une pression légère, ce qui la rend quasi inutilisable. C’est pourquoi, très tôt, les artistes expérimentent des alliages dont le plus satisfaisant paraît être le mariage avec l’étain, comme le concède Cennini : « On peut encore, sans préparation à l’os, dessiner sur le papier avec des stylets de plomb, faits de deux parties de plomb et une d’étain bien battus au marteau. » (chap. XI).

Copie de 200801

Les autres pointes de métal :

Ces autres pointes métalliques ne semblent ne pas avoir été souvent usitées par les enlumineurs mais plutôt par les travaux sur panneau (en esquisse) ou sur papier (l’on songera notamment à Dürer). Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien mentionne les « traits noirs que laisse l’argent », ce qui permet de supposer que la pointe d’argent était déjà en usage à Rome. Le support sur lequel l’artiste entend l’utiliser doit nécessairement être préparé avec un mélange de poudre d’os et de colle. Aussi, contrairement à la pointe de plomb qui peut être effacée, le tracé de la pointe d’argent est indélébile. Les erreurs ne peuvent être corrigées qu’en enlevant la préparation, ce qui risque fort de gâcher le dessin en entier. Le dessin à la pointe d’argent devient indépendant du moment où les artistes utilisent cette technique non plus seulement pour tracer les contours des figures, mais aussi pour les modeler et ajouter les ombres. Cette évolution majeure dans la finalité donnée au dessin s’effectue au cours de la seconde moitié du XVe siècle, en Italie et aux Pays Bas.

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L’usage de la pointe d’étain est également soumis à une préparation du support. En effet, plus dur que le plomb, l’étain donne une pointe difficile à tailler et un trait plus subtil, mais ce uniquement sur une préparation contenant beaucoup de colle. Vitruve (Ier siècle av JC) lui attribue plutôt le rôle de marquer les ombres sur un support préparé à la poudre d’os. Son alliage avec le plomb amoindrit les inconvénients respectifs de ces deux métaux.

La pointe de cuivre semble très peu usitée même si on trouve une mention de cet outil dans le recueil de recettes de peinture compilées par un certain Johannes Alcherius, Lombard installé à Paris en 1398. Ce dernier mentionne également la pointe d’or, mais cette dernière, du fait de son coût, a été très rarement employée par les artistes. L’or est un métal très malléable et donc inutilisable pur. Dans les pointes, il est habituellement allié à l’argent dans des proportions variables s’élevant à parfois plus de la moitié d’argent; il est aussi allié au cuivre.

lien feuilletage Bibliographie :

 

– S. Larochelle, Historiographie des matériaux et des instruments du dessin à la Renaissance De Joseph Meder à Annamaria Petrioli Tofani Mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Laval, 2005 disponible via ce lien.

– Cennino Cennini, Il libro dell’arte (Le Livre de l’art), chapitres XI et XII.

– Pour en savoir plus sur le recueil « De coloribus diversis » d’Alcherius c’est ici.

– Une étude du CNRS sur Albrecht Dürer et la pointe d’argent ici.   

Un roman de la rose personnalisé : une enluminure pas à pas.

Posted by Mathilde  janvier 18, 2011  5 Comments »

Il y a quelques temps, je vous avais parlé d’un manuscrit duRoman de la rose particulièrement intéressant du fait de la représentation d’un couple d’enlumineurs dans les marges (à voir ici). Ce manuscrit (et cette représentation) m’ont tellement plus que nous avons décidé, Goscelin et moi, de nous en inspirer pour nous représenter nous-mêmes dans un décor de marge.

2008 221Il ne s’agit donc pas d’une reproduction mais d’une interprétation : même s’il s’agit du même texte issu du roman de la rose et de la même mise en page, nous avons modifié les personnages afin qu’ ils nous ressemblent davantage. Ainsi nous retrouvons en bas de ce nouveau feuillet la robe bordeaux que j’affectionne particulièrement ainsi que le surcot de laine rouge que Goscelin porte par temps froid (et juste pour l’anecdote, voici un petit montage comparatif plutôt drôle à réaliser). La présence de ce feuillet au sein de notre atelier nous permettra, lors de nos animations, d’évoquer l’organisation familiale d’un atelier d’enlumineurs vers 1300.

petit montage 

De plus, la réalisation de cette enluminure est pour moi l’occasion de présenter les différents étapes de réalisation d’une page de manuscrit. Tout d’abord, le feuillet de parchemin a reçu des réglures à la pointe sèche qui serviront de support à l’écriture, qui est effectuée à l’encre métallo-gallique et à la plume d’oie. L’écriture est une gothique textura quadratta.

roman rose 3

Ensuite la phase d’enluminure peut commencer dans un ordre bien précis. Tout d’abord, les dessins préparatoires du décor de cette page ont été réalisés à la mine de plomb (je parlerai sûrement de cet outil  dans un prochain article), que l’on peut effacer aisément grâce à de la mie de pain.

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Puis on applique l’assiette à dorer qui servira de support à la feuille d’or. Un certain relief est donné à cette couche ce qui permettra à l’or d’être également en relief et de donner plus de reflets, de mieux « accrocher » la lumière :

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Après la pose de l’or, on commence la pose des fonds et des grands aplats de couleur que l’on viendra nuancer par la suite par l’ajout de couleurs plus sombres ou plus claires. Enfin, la dernière étape est la pose des lumières (ce sont ces traits blancs qui réhaussent les motifs) puis celle que des cernages (les contours noirs).

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Et voilà, après tout ce temps passé sur ce feuillet, ce dernier est enfin terminé. En toute logique, s’il s’agissait d’un bifolio destiné à être relié, il serait conduit, ainsi que toutes les autres pages du livre, chez le relieur. Mais pourl’instant, ce feuillet restera à notre atelier et fera un excellent support d’explication sur l’art des enlumineurs médiévaux.

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Une enseigne pour notre atelier d’enlumineurs

Posted by Mathilde  avril 20, 2010  3 Comments »

Enseigne

Afin d’indiquer l’emplacement de notre atelier lorsque nous avons la chance de posséder un local en dur, comme c’est le cas au musée de Metz, nous avons, Goscelin et moi, lancé le projet de peindre une enseigne en bois.

Malheureusement, nous n’avons nulle trace archéologique de ce type d’objet (tout du moins pour ceux en bois) et c’est pourquoi le point de départ de notre interprétation a été un article sur les Pratiques publicitaires au Moyen-Age (téléchargeable icide Marie-Anne Polo de Beaulieu dont voici un extrait :

« La ville médiévale regorge d’enseignes de boutiques, de «monstres» (du verbe montrer) d’auberges, accrochés sur des potences de manière à dépasser de l’alignement des murs et à se détacher sur le paysage urbain. En général, les enseignes proposent un insigne clairement identifiable de la profession, […] Les diverses boutiques se signalent à l’attention des passants par l’objet emblématique du métier: un bretzel ou du pain pour le boulanger, un chapeau pour le chapelier, les bijoux pour le bijoutier, un flacon à urine pour le médecin… Cette rhétorique visuelle produit une compréhension immédiate ».

HambourgMsC’est en partant de cette analyse que nous avons voulu mettre en place ce type de publicité visuelle pour notre échoppe. Restait encore à décider de sa forme et du pictogramme à utiliser. Pour le premier, un panneau de bois s’est imposé dans notre interprétation comme étant le support le plus adapté (l’enseigne doit pouvoir être transportable du fait de nos déplacements). Quant à l’image, nous avons puisé dans les miniatures de la Bible de Hambourg (voir l’article à son sujet) qui représentent des artisans du livre. Parmi elles, se trouve une initiale montrant un enlumineur laïc installé à son meuble et peignant un visage. L’image est très détaillée, on y voit les godets avec les différentes couleurs ainsi que le bifolio de parchemin qui sert de support à ce visage peint, agrandi afin d’être mieux perçu, devenant à lui seul un véritable pictogramme. Des outils aux meubles, tout symbolise ici le métier d’enlumineur, d’où notre choix pour la faire figurer sur notre enseigne. Enfin, nous l’avons inscrit dans des arcatures pour faire référence aux cadres des manuscrits et le fond, de couleur ocre citron, est sensé rappeler l’or des manuscrits.

 

Et voici ce que cela pourrait donner en situation…
Audeline

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