Un roman de la rose personnalisé : une enluminure pas à pas.

Posted by Mathilde  janvier 18, 2011  5 Comments »

Il y a quelques temps, je vous avais parlé d’un manuscrit duRoman de la rose particulièrement intéressant du fait de la représentation d’un couple d’enlumineurs dans les marges (à voir ici). Ce manuscrit (et cette représentation) m’ont tellement plus que nous avons décidé, Goscelin et moi, de nous en inspirer pour nous représenter nous-mêmes dans un décor de marge.

2008 221Il ne s’agit donc pas d’une reproduction mais d’une interprétation : même s’il s’agit du même texte issu du roman de la rose et de la même mise en page, nous avons modifié les personnages afin qu’ ils nous ressemblent davantage. Ainsi nous retrouvons en bas de ce nouveau feuillet la robe bordeaux que j’affectionne particulièrement ainsi que le surcot de laine rouge que Goscelin porte par temps froid (et juste pour l’anecdote, voici un petit montage comparatif plutôt drôle à réaliser). La présence de ce feuillet au sein de notre atelier nous permettra, lors de nos animations, d’évoquer l’organisation familiale d’un atelier d’enlumineurs vers 1300.

petit montage 

De plus, la réalisation de cette enluminure est pour moi l’occasion de présenter les différents étapes de réalisation d’une page de manuscrit. Tout d’abord, le feuillet de parchemin a reçu des réglures à la pointe sèche qui serviront de support à l’écriture, qui est effectuée à l’encre métallo-gallique et à la plume d’oie. L’écriture est une gothique textura quadratta.

roman rose 3

Ensuite la phase d’enluminure peut commencer dans un ordre bien précis. Tout d’abord, les dessins préparatoires du décor de cette page ont été réalisés à la mine de plomb (je parlerai sûrement de cet outil  dans un prochain article), que l’on peut effacer aisément grâce à de la mie de pain.

romane rose 4

Puis on applique l’assiette à dorer qui servira de support à la feuille d’or. Un certain relief est donné à cette couche ce qui permettra à l’or d’être également en relief et de donner plus de reflets, de mieux « accrocher » la lumière :

roman rose 5

Après la pose de l’or, on commence la pose des fonds et des grands aplats de couleur que l’on viendra nuancer par la suite par l’ajout de couleurs plus sombres ou plus claires. Enfin, la dernière étape est la pose des lumières (ce sont ces traits blancs qui réhaussent les motifs) puis celle que des cernages (les contours noirs).

roman rose 7

Et voilà, après tout ce temps passé sur ce feuillet, ce dernier est enfin terminé. En toute logique, s’il s’agissait d’un bifolio destiné à être relié, il serait conduit, ainsi que toutes les autres pages du livre, chez le relieur. Mais pourl’instant, ce feuillet restera à notre atelier et fera un excellent support d’explication sur l’art des enlumineurs médiévaux.

roman rose 8

Une enseigne pour notre atelier d’enlumineurs

Posted by Mathilde  avril 20, 2010  3 Comments »

Enseigne

Afin d’indiquer l’emplacement de notre atelier lorsque nous avons la chance de posséder un local en dur, comme c’est le cas au musée de Metz, nous avons, Goscelin et moi, lancé le projet de peindre une enseigne en bois.

Malheureusement, nous n’avons nulle trace archéologique de ce type d’objet (tout du moins pour ceux en bois) et c’est pourquoi le point de départ de notre interprétation a été un article sur les Pratiques publicitaires au Moyen-Age (téléchargeable icide Marie-Anne Polo de Beaulieu dont voici un extrait :

« La ville médiévale regorge d’enseignes de boutiques, de «monstres» (du verbe montrer) d’auberges, accrochés sur des potences de manière à dépasser de l’alignement des murs et à se détacher sur le paysage urbain. En général, les enseignes proposent un insigne clairement identifiable de la profession, […] Les diverses boutiques se signalent à l’attention des passants par l’objet emblématique du métier: un bretzel ou du pain pour le boulanger, un chapeau pour le chapelier, les bijoux pour le bijoutier, un flacon à urine pour le médecin… Cette rhétorique visuelle produit une compréhension immédiate ».

HambourgMsC’est en partant de cette analyse que nous avons voulu mettre en place ce type de publicité visuelle pour notre échoppe. Restait encore à décider de sa forme et du pictogramme à utiliser. Pour le premier, un panneau de bois s’est imposé dans notre interprétation comme étant le support le plus adapté (l’enseigne doit pouvoir être transportable du fait de nos déplacements). Quant à l’image, nous avons puisé dans les miniatures de la Bible de Hambourg (voir l’article à son sujet) qui représentent des artisans du livre. Parmi elles, se trouve une initiale montrant un enlumineur laïc installé à son meuble et peignant un visage. L’image est très détaillée, on y voit les godets avec les différentes couleurs ainsi que le bifolio de parchemin qui sert de support à ce visage peint, agrandi afin d’être mieux perçu, devenant à lui seul un véritable pictogramme. Des outils aux meubles, tout symbolise ici le métier d’enlumineur, d’où notre choix pour la faire figurer sur notre enseigne. Enfin, nous l’avons inscrit dans des arcatures pour faire référence aux cadres des manuscrits et le fond, de couleur ocre citron, est sensé rappeler l’or des manuscrits.

 

Et voici ce que cela pourrait donner en situation…
Audeline

Une miniature d’après la bible de Hambourg

Posted by Mathilde  mars 17, 2010  3 Comments »
Profitant d’un peu de temps libre, je viens de terminer un bifolio que j’avais entrepris au printemps dernier avec l’aide de Goscelin, inspiré d’un initiale de la Bible de Hambourg, un magnifique manuscrit mi-XIIIe siècle.


presentationms

Le choix de cette lettre historiée n’est pas anodin : en plus de son aspect esthétique, cette miniature permet d’évoquer l’une des étapes de la fabrication d’un codex, à savoir l’achat du parchemin. En effet on y voit un moine (ou saint Jérôme d’après certaines interprétations) choisissant le support adéquat : les parchemins sont représentés roulés ou étendus sur un cadre.

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Hambourg 01

La  présence d’une telle image au sein de notre atelier nous permettra d’évoquer bien plus facilement la fabrication du parchemin et sa commercialisation. D’ailleurs les diverses initiales historiées de ce manuscrit sont d’excellentes sources sur les étapes successives de fabrication d’un manuscrit.

La Bible de Hambourg :

parcheminhambourg

Il s’agit d’une Bible latine, copiée sur parchemin, composée de trois gros volumes. Outre ses lettrines illustrées de scènes tirées de livres de la Bible, la Bible de Hambourg comporte aussi une série de représentations montrant comment les livres étaient fabriqués au Moyen-Âge, depuis la production et la préparation du parchemin, jusqu’aux différentes étapes de la copie et de la réalisation des enluminures. Le motif du moine plongé dans son travail de copie se retrouve fréquemment dans les livres médiévaux, mais les représentations des autres étapes de la production des manuscrits sont plutôt rares, ainsi que la représentation d’artisans laïcs comme le parcheminier ou l’enlumineur. L’ecclésiastique présent sur ces miniatures pourrait être Saint-Jérôme, qui a traduit la Bible en latin (la Vulgate), ou des représentations de l’apôtre Paul.

La Bible de Hambourg a été copiée à Hambourg en 1255 par un certain Carolus, à la demande de Bertoldus, Doyen du Chapitre de Hambourg. Les noms des deux hommes apparaissent dans une dédicace en vers présente dans les trois volumes. Toutefois, l’artiste à qui l’on doit les 89 lettrines historiées n’est pas nommé. La Bible de Hambourg a été acquise par la Bibliothèque royale du Danemark en 1784, lors d’une vente aux enchères de livres appartenant au Chapitre de Hambourg.

 

BibleHambourg

Réalisation du bifolio :

Notre but était de réaliser un bifolio, que l’on puisse aisément placer dans un codex existant. Malheureusement, nous 
n’avons trouvé aucune photographie du texte en entier. Il a donc fallu l’identifier à partir des quelques fragments de mots présents sur les photographies disponibles. Après quelques recherches, nous avons découvert qu’il s’agissait d’une lettre de saint Jérôme commentant le Livre de Daniel et avons pu reconstituer le texte, qui contient quelques abréviations courantes en latin.

elementstechniques

La réalisation du bifolio a été faite à quatre mains, tirant partie des points forts et des disponibilités de chacun. Goscelin a réalisé les réglures à la pointe sèche et au piquoir pour pouvoir faire la mise en page. J’ai recopié le texte (à posteriori je trouve le module d’écriture un peu trop gros, j’écrirai plus petit la prochaine fois) et réalisé la rubrique (le texte en rouge qui serait l’équivalent de nos titres actuels). Puis Goscelin a dessiné l’initiale, j’ai réalisé les aplats et posé la feuille d’or puis il a peint les plis des vêtements et les visages. Enfin, j’ai fait le motif de feuillage sur la lettre en elle-même, ainsi que les réhauts blancs. Cette étape est visible sur cette courte vidéo, qui restitue plutôt bien l’atmosphère dans laquelle nous enluminons.

 

Après cette étape, il a fallut réaliser les cernages et les motifs à l’or en coquille sur le cadre rouge. Ces motifs ne sont pratiquement plus visibles sur l’original mais ils subsistent sur le fond bleu au sommet de la lettrine. C’était pour moi l’occasion de m’essayer à peindre à l’or en coquille (il s’agit en fait d’une poudre de feuilles d’or et de gomme arabique), qui s’est révélé être un médium très agréable à travailler.

Liens :

Quelques photographies du manuscrit sur le site de l’Unesco : http://portal.unesco.org/ci/photos/showgallery.php/cat/922

Deux enluminures issues du Livre d’images de Madame Marie.

Posted by Mathilde  novembre 15, 2009  4 Comments »

 

Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais posté de nouvelles réalisations dans le domaine de l’enluminure, tant nous étions absorbés, Goscelin et moi, dans des considérations plus techniques sur les outils et le mobilier des enlumineurs. Nous avons tout récemment repris notre courage à deux mains pour terminer chacun nos miniatures en cours, débutées lors d’un stage avec Renaud Marlier. Il s’agit de deux enluminures de grandes dimensions, issues d’un ouvrage du dernier quart du XIIIe siècle (terminé en 1285) : Le Livre d’images de Madame Marie (conservé à la Bibliothèque nationale sous la côte Nouvelle acquisition française 16 251).

A la recherche de Madame Marie…

Ce manuscrit se compose uniquement d’enluminures en pleine page (179 x 132 mm), illustrant des scènes de la vie du Christ puis de vies de saints. Le seul texte est une courte légende en dessous de chaque texte. A l’origine, le codex comportait 90 enluminures, contre 87 aujourd’hui. Il s’agissait sans doute d’un ouvrage destiné à accompagner son commanditaire dans ses prières, montrant par là-même l’importance des images religieuses dans les dévotions personnelles d’une riche laïque.  De cette dernière nous ne connaissons que le prénom, Marie. Selon Alison Stones, il pourrait s’agir de Marie de Rethel (morte en 1315), dame d’Enguien, qui vécu à Mons qui faisait alors partie du comté du Hainaut et du diocèse de Cambrai. Pour Andreas Bräm, il s’agirait plutôt de Marie de Gavre, cistercienne de Wauthier-Braine près de Nivelles, également dans le diocèse de Cambrai.

 

Si l’identité de « Madame Marie » reste incertaine, un colophon fort intéressant nous permet d’identifier l’un des deux peintres qui oeuvra pour ce manuscrit et de le dater : « Icis livres ici finist. Bone/ aventure ait qui lescrist/ Henris ot non lenlumineur/Deix le gardie de seshonneur/ Si fu fais lan m-cc-iiii xx-et v. ». Ce maître Henri est à rattacher un atelier d’enlumineurs dont l’activité se situe entre 1268 et 1291 dans le nord. Le second enlumineur, qui réalisa la majeure partie des images, est quant à lui anonyme. Le style des enluminures emprunte à la fois ses influences à la France, à l’Empire et à l’Angleterre et la présence de saints locaux (Gertrude de Nivelles, Waudru, Lambert, etc.) réaffirme l’appartenance de ce manuscrit au diocèse de Cambrai.

Réalisations :

De notre côté, nous avons choisi deux enluminures portant sur des sujets plus universels : une scène de la vie du Christ pour ma part (L’épiphanie, folio 25v), et la Charité de saint Martin (folio 89) pour Goscelin. Voici les originaux:

    

La dimension des miniatures est identique à celle du codex original, ce qui est très agréable pour traiter les détails. Nous avons décidé dès le départ de ne pas uniformiser nos réalisations, afin de percevoir le style de chacun. C’est ainsi que, par exemple, nous n’avons pas utilisé les mêmes pigments pour les aplats bleus du fond des enluminures.

L’Epiphanie :

La charité de saint Martin:

Bibliographie :

Alison Stones, Le livre d’images de Madame Marie – reproduction intégrale du manuscrit Nouvelles acquisitions françaises 16251 de la Bibliothèque nationale de France avec traduction et commentaires, Editions du Cerf (Paris), 1997.

Andreas Bräm, Das Andachtsbuch der Marie de Gavre, Paris, Bibliothèque nationale, Ms. nouv. acq. fr. 16251 : Buchmalerei in der Diözese Cambrai im letzten Viertel des 13. Jahrhunderts (Wiesbaden) – 1997

 L’intégralité du manuscrit BNF Nal Fr. 16251:

Désormais le site Gallica propose l’importation de lecteurs pour feuilleter les manuscrits vers les blogs, et le livre d’images de Madame Marie fait partie de cette sélection. Le voici donc.

 

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