Les ateliers d’enluminures messins au début du XIVe siècle

Posted by Mathilde  août 04, 2009  2 Comments »
Des ateliers monastiques aux ateliers laïcs :



A partir du début du XIIIe siècle, la production de manuscrits connaît un formidable essor dans tout l’Occident et quitte peu à peu les ateliers monastiques pour s’installer dans des ateliers urbains, dirigés par des laïcs. Cette profonde mutation s’explique d’une part par la création, dans les 1eres décennies du XIIIe siècle, d’universités qui sont grandes consommatrices de manuscrits divers (ouvrages techniques, juridiques, religieux, œuvres antiques, etc.). C’est en effet autour des ces lieux d’enseignement que se développent de nouvelles structures de production : des manuscrits de référence servaient ainsi aux étudiants et aux professeurs pour l’enseignement de la théologie et des arts libéraux (système de la pecia). Le développement du commerce et de la bourgeoisie entraîna également une demande de textes spécialisés ou non (droit, histoire, romans, etc.). Et c’est à cette époque que se développent les lettres en langue vulgaire (poésie courtoise, romans, etc.). Le métier de libraire prit en conséquence une importance de plus en plus grande. Dans les villes, la promotion des laïcs (qu’il s’agisse de la petite noblesse, de la bourgeoisie ou de la classe des marchands), va de pair avec le développement de l’instruction. On note l’apparition d’une vraie curiosité intellectuelle chez les nobles et les bourgeois, qui s’accompagne de l’émergence de la piété individuelle. Ceux-ci commandent donc des livres d’heures, vies de saints et œuvres laïques. Enfin la naissance de la littérature courtoise (cycle du Graal , le Roman de la rose, les lais de Marie de France, etc.) renouvelle l’attrait pour la littérature profane.

 

Ces différents facteurs favorisent, dans les villes universitaires, la création d’ateliers d’artisans du livre, regroupés dans la même rue : ainsi, à Paris, les copistes, enlumineurs, parcheminiers, relieurs et libraires se rassemblent dans la « rue des Escrivains », proche de Saint-Séverin ou dans la rue Erembourg de Brie, créée en 1250. Peu à peu, au cours du XIIIe siècle, ce modèle d’ateliers et ce modèle regroupement géographique se répandent sur tout le territoire, dans les villes influentes, comme Metz, qui donne naissance à un important centre artistique, point de passage des techniques artistiques de l’Ile de France vers l’Est de l’Europe.

 

Une affaire de famille :

La structure de ces ateliers du livre est semblable aux autres « métiers », avec un maître, des compagnons et des apprentis. Certains artisans, à l’image de Jean Darainnes qui était copiste, enlumineur et relieur à Paris dans la 2nde moitié du XIIIe siècle, cumulaient les métiers. Néanmoins  il semble que la famille soit l’unité de production de base : il n’est pas rare, dans les relevés de taille, de voir la mention de l’épouse du maître et de ses enfants travaillant à l’atelier. De nombreux noms de femmes « enlumineresse » nous sont parvenus pour Paris, comme Marguerite de Sens, Aaliz de Lescurel, etc. Pourtant nous ignorons tout de leur formation professionnelle : rares sont celles ayant fait un apprentissage chez un maître. Il semblerait que ces femmes aient appris leur métier dans leur famille, que ce soit chez leur père ou chez leur mari. Certaines reprirent l’atelier à la mort de leur époux comme Ameline de Berron ou Jehanne de Montbaston, à Paris également. Cette dernière est un personnage particulièrement intéressant puisque d’aucuns s’accordent à identifier le couple d’enlumineurs d’un bas de page du manuscrit BNF Fr. 22526 comme étant Jehanne et son mari Richard, artisans parisiens de la 1ère moitié du XIVe siècle.



Cette représentation d’enlumineurs au travail permet de voir les différents stades de la 
production de manuscrits, la répartition du travail (préparation des pigments, réalisation des grandes initiales ou des rubriques) et donne un aperçu de l’organisation spatiale de l’atelier (chaque personnage est assis à un lutrin individuel et les pages achevées sont mises à sécher sur des tiges suspendues en hauteur)


Metz, un important centre de production de manuscrits :

 

La renommée de Metz comme centre de production de prestigieux manuscrits remonte à l’époque carolingienne et au célèbre Sacramentaire de Drogon, réalisé pour l’usage personnel de Drogon, fils de Charlemagne et évêque de Metz au IXe siècle.

 


Lien vers une version feuilletable du Sacramentaire de Drogon

 

 

Une autre période faste pour la réalisation de manuscrits princiers est la première décennie du XIVe siècle. En effet, c’est à cette époque que six luxueux manuscrits sont commandés à destination de la famille de Bar, importants feudataires de l’Est. Quatre manuscrits liturgiques extrêmement ornés sont destinés à Renaud de Bar, évêque de Metz de 1302 à 1316. Pour faire face à cette importante commande, la réalisation des manuscrits aurait été répartie entre 5 ateliers installés à Metz, regroupant des enlumineurs locaux, parisiens et même anglais. Il semble que ces artisans se soient installés à proximité du cloître du chapitre-cathédral, probablement vers la rue Taison ou place de Chambre.

    
    

    Pontifical de Renaud de Bar: Consécration et bénédiction d’une église.

Dans la lignée de ces magnifiques volumes réalisés pour la famille de Bar, ornés de lettres historiées en or et en couleur, de filets, d’arabesques et de grotesques, d’autres manuscrits voient le jour dans la cité, comme les Très Riches Heures de Metz (BM 1588), qui est un psautier-livre d’heures réalisé entre 1300 et 1310 et destiné à être un objet de dévotion personnelle pour une femme d’un rang très élevé. Ces précieux volumes sont autant de preuves de l’importance de Metz dans la diffusion vers l’Est de l’Europe des formules du style gothique de l’Ile de France.

 

Bases de données de manuscrits messins du début du XIVe siècle:

 

Pour le Bréviaire d’été de Renaud de Bar:  la Base Enluminures (aller dans Verdun, manuscrit 107) et en feuilletage intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Metz.

Pour le Bréviaire d’hiver du même évêque: la base de la British Library.

Pour le Pontifical : la Base du Fitzwilliam Museum, manuscrit 298.

Les Très Riches Heures de Metz (BM 1588) : manuscrit feuilletable sur le site de Bibliothèque de Metz

 

Bibliographie :

Winter, P. de .  Une Réalisation exceptionnelle d’enlumineurs français et anglais vers 1300: Le Bréviaire de Renaud de Bar, Évêque de Metz, Actes du 103e Congrès national de Sociétés savantes 1978, Paris, 1980, pp.27-62.

Davenport, S.K.  Manuscripts Illuminated for Renaud de Bar, Bishop of Metz (1303-1316), Ph.D. Thesis, University of London, 1984.

House R., Illerati et Uxorati : manuscripts and their makers – Commercial book producers in medieval Paris, 2000.

 

L’intégralité du Sacramentaire de Drogon feuilletable:

Nouvelle édition du 26 août 2010: Désormais le site Gallica propose l’importation de lecteurs pour feuilleter les manuscrits vers les blogs, et le Sacramentaire de Drogon fait partie de cette sélection. Le voici donc.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60000332

Cadeau de mariage

Posted by Mathilde  septembre 15, 2008  3 Comments »

Cet été, des amis médiévistes rencontrés au fil de mes pérégrinations en terre lorraine, Godefroy et Hedwige pour ne pas les citer, se sont mariés en la ville de Nancy. Sombrant bien vite dans la course effrenée au cadeau de mariage le plus approprié ou le plus original, et afin de faire un clin d’oeil à notre passion commune qu’est cette époque, j’ai décidé de réaliser une petite enluminure commémorant ce qui, j’en suis compte, comptera beaucoup dans leur vie.


Pour ce faire, et dans un temps assez limité, j’ai choisi de m’inspirer d’une miniature issue d’un manuscrit des Concordia discordantium canonum de Gration, un ouvrage de droit canonique très estimé au Moyen-Age. Cette lettre historiée représente un « bon mariage » (il ne vaut mieux pas se tromper car cet ouvrage regorge de mariages interdits ou soumis à des dispenses spéciques, comme le mariage de consanguins, le mariage des enfants de couples adultères, etc.). Ici il s’agit donc du mariage-modèle, ce qui je l’espère conviendra le mieux à la situation de mes amis… La lettrine originale, visible sur cette photo provient du manuscrit 81 de la bibliothèque municipale de Vendôme et date de la seconde moitié du XIIIe siècle. Il s’agit de l’initiale « D » ouvrant le livre IV de cette somme juridique.

Pour ma part j’ai quelque peu modifié l’oeuvre originale, afin de ne conserver que la lettre « D », ce qui  m’a permis d’en faire la première lettre d’une longue phrase en latin qui annonce le nom des deux époux ainsi que la date de leur union. Les couleurs de la photo sont assez éloignées de celles de l’original, mais j’ai l’impression que la numérisation ne rend pas vraiment les couleurs comme il le faudrait, c’est un peu dommage, surtout pour la feuille d’or… Enfin bref j’espère que ce cadeau leur plaira, c’est le principal pour moi!



 

 

Nouvelle enluminure inspirée du codex Manesse…et nouvel enlumineur!!

Posted by Mathilde  juin 03, 2008  3 Comments »

Encore une me direz-vous! Mais cette fois-ci c’est un peu différent puisque ce n’est pas moi qui l’ai réalisée mais mon cher Goscelin. Je dois avouer que j’ai été stupéfaite par la qualité de sa réalisation, sachant qu’il s’agit de sa première enluminure!!!!!!  Bon, c’est vrai qu’il peint depuis longtemps, notamment à la peinture acrylique et qu’il a un je-ne sais-quoi dans le coup de pinceau qui restitue magnifiquement le moindre détail. Pourtant ce n’est pas simple de passer aussi abruptement de ces techniques modernes à la lente pose des différentes couches de carnation, il a d’ailleurs été fort surpris par cette superposition. Et au-delà de l’aspect technique, j’ai trouvé fabuleux ces longues heures passées attablés côte à côte à nos enluminures respectives, c’est véritablement une passion commune!! Nous envisageons d’ailleurs de faire des enluminures « à quatre mains », profitant des spécialisations de chacun… Ne lui dites pas mais j’envie secrètement la manière dont il a traité les plis des deux tuniques des personnages…je pense lui voler son secret d’atelier !!

 

 

Il s’est inspiré du folio 262 verso du Codex Manesse, représentant « Herr Goeli », un Minnesinger rhénan de la fin du XIIIe siècle. Les deux personnages jouent au « jeu de tables, l’ancêtre du backgammon. Comme dans mes enluminures, la forme du cadre a été modifiée, et le cimier et les armoiries ont été retirés, comme vous pouvez le voir sur l’original:

 

Réalisations d’après le Codex Manesse

Posted by Mathilde  avril 29, 2008  3 Comments »
Une fois n’est pas coutume j’ai décidé un peu de mes limites chronologiques pour réaliser quelques enluminures issues du Codex Manesse (autrement appelé Große Heidelberger Liederhandschrift). J’aime particulièrement les miniatures issues de ce codex qui, à mes yeux, représentent au mieux l’idéal de l’amour courtois. Tout est un vrai ravissement : le choix des couleurs, le modelé des visages et des plis ainsi que le thème des scènes. Mon interprétation de 2 enluminures de ce recueil n’a pas vraiment de lien avec mon projet personnel, même si j’ai utilisé les mêmes matériaux, et tout ceci a été fait par pur plaisir.
Un peu d’histoire:

Le codex Manesse, aujourd’hui conservé à la bibliothèque universitaire de Heidelberg, est un vaste recueil de poésies courtoises, réunies à la fin du XIIIe siècle par un homme de loi zurichois, Rüdiger Manesse et son fils, Johannes. Il a semble-t-il été réalisé en Alsace entre 1300 et 1330. Le codex contient les textes de chansons d’amour composées en allemand médiéval (Mittelhochdeutsch) par des poètes reconnus de leur époque et dont plusieurs étaient des dirigeants importants. Ces poètes, les Minnesänger, sont en quelque sorte les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Le noyau du manuscrit est formé des oeuvres de 110 auteurs dont les textes ont été copiés en 1300 ou dans les années qui suivent. Ce n’est qu’après la mort de Rüdiger Manesse qu’on ajouta (jusqu’en 1330/1340) les oeuvres de trente autres poètes.
On ignore qui mena ce travail complémentaire. Le Codex Manesse a été conçu selon un plan. D’un côté, les poètes sont ordonnés hiérarchiquement: d’abord l’empereur Henri VI de Hohenstaufen et 
son petit-fils Conrad IV, puis les rois, ducs, comtes et barons et enfin les poètes n’appartenant pas à la noblesse, la majorité.


Le manuscrit compte 137 miniatures, qui forment une série de « portraits » de chaque poète qui sont sources de renseignements intéressants sur les costumes, coutumes et armoiries de l’époque. Les personnages sont souvent placés dans des positions sophistiquées qui trahissent un certain maniérisme. Celles-ci sont prétexte à créer un riche drapé. Les visages restent encore assez stéréotypés. Cependant, les personnages sont caractéristiques des canons gothiques. Un grand nombre de nobles y sont représentés dans leur tenue d’apparat ou équipés en tenue de tournois. Ils sont reconnaissables grâce à leurs symboles héraldiques bien que leur visage soit parfois caché par un heaume.

.

.

Mes réalisations :

 

J’ai réalisé pour l’instant deux enluminures d’après ce manuscrit : il s’agit de deux scènes d’amour courtois. Mais je n’ai à aucun moment voulu reproduire les miniatures, il s’agissait pour moi de me les approprier et de les modifier afin de les faire coïncider avec un contexte assez personnel. C’est pourquoi on ne retrouve pas la forme oblongue du cadre multicolore qui entoure les enluminures ainsi que les blasons des Minnesänger. J’ai également rajouté des éléments (texte, phylactères ou changé quelques nuances de couleur), comme vous pouvez le voir en comparaison avec les originaux que voici:.

    


Ainsi la première miniature s’inspire du folio 249v représentant « Herr Konrad von Altstetten » en charmante compagnie. Goscelin m’ayant fait comprendre à plusieurs reprises qu’il aimait particulièrement la scène représentée, j’ai donc décidé de m’en inspirer pour réaliser un cadeau de Noël assez personnalisé. J’ai placé les personnages dans un cadre carré, en retirant le haume et l’écu de la partie supérieure. Puis j’ai changé les couleurs des vêtements afin que ceux-ci correspondent d’avantages avec nos propres costumes médiévaux, modifié les coloris des cheveux des protagonistes pour qu’ils nous ressemblent un peu plus et enfin, j’ai ajouté 2 phylactères où se trouvent nos deux prénoms en latin. Bref tout ces petits changements pour nous représenter sur un enluminure s’inspirant du Codex Manesse…
.

 

La seconde enluminure s’inspire du folio 252r, représentant « Herr Hug von Werbenwag ». Ici j’ai aussi j’ai retiré le cadre allongé pour le remplacer par en format plus compact (car j’ai retiré le blason et le heaume, qui sont inachevés sur l’original). Lors de la mise en couleur, j’étais pratiquement à court de pigment vert (malachite, très cher) d’où sa faible intensité et son remplacement à certains endroits. J’ai adjoint à cette miniature un court extrait en français moderne du lai du chèvrefeuille de Marie de France, en écriture gothique « textura quadratta » du XIVe siècle. L’idée m’est venue en comparant l’enlacement des personnages à celui du chèvrefeuille et du coudrier, évoqué dans ces vers. Et j’ai souhaité un texte clair et lisible de tous, d’où le choix d’une version « moderne » et d’interlignes bien plus espacés que dans les manuscrits d’alors.
.

Je vous invite à aller jeter un coup d’oeil sur ce lien, où se trouve la numérisation du manuscrit original, conservé à l’université d’Heidelberg :
http://www.manesse.de/manesse0-9.shtml   et d’où je tire les photos présentes sur ce blog.

Et si la langue de Goethe ne vous insupporte pas, il existe cet ouvrage très intéressant: Ingo F. Walther, Codex Manesse. Die Miniaturen der Großen Heidelberger Liederhandschrift, éditions Insel.

Blogroll