Des tablettes de cire: fabrication et usage

Fabrication de tablettes de cire:

 

 

Un scriptorium pouvant être à la fois un lieu de copie d’œuvres rédigées préalablement sur des tablettes de cire et un commerce pouvant se doter de livres de comptes rédigés sur ce même matériel, je me suis décidé il y a quelques temps à réaliser mes propres tablettes. Se posait pour moi le problème du travail du bois et c’est donc sans grandes connaissances dans les diverses essences que je me suis lancé dans cette réalisation et que j’ai jeté mon dévolu sur de belles planches de chêne, qui se sont bien entendu révélées très difficiles à sculpter (la prochaine fois ce sera un autre bois…). Heureusement, un ami menuisier à la retraite, Cyrille, à tôt fait de me donner quelques conseils et de me prêter quelques outils pour creuser le bois. Une fois les faces internes réalisées, je me suis longuement demandé si j’allais décorer la couverture: au XIIIe siècle, la peinture des tablettes était proscrites et la sculpture était l’unique solution qui se présentait à moi. Je me suis alors inspiré des tablettes de comptes de la ville de Torùn pour le motif, mais le grain du chêne étant trop important je n’ai pas pu graver de la même manière. J’ai dû inciser plus profondément le bois. Enfin, mes anciens cours de reliure (sous la houlette du formidable Cyrille, et oui, encore lui!) m’ont été bien utiles pour lier les deux tablettes entre elles par un systèmes de lanières de cuir et de chevilles.



J‘ai ensuite passé le tout au brou de noix et je les ai cirées. Enfin, de la cire d’abeilles a été fondue puis amalgamée à de la thérébentine, afin de lui donne une constistance un peu molle et des pigments naturels, une terre verte de Nicosie et du noir de fumée, lui ont donné cette coloration. Enfin, un style, réalisé il y a quelques années par le forgeron de Guédelon est venu complété cet ensemble. Tout au long de leur fabrication, je me suis basé sur les travaux d’Elisabeth Lalou, que ce soit au niveau des dimensions, de la composition de la ciré mélée ou du système de reliure.

Usage à l’époque médiévale:

Les tablettes de cire (ou tabulae) sont un des supports provisoires de l’écriture ayant eu une durée de vie exceptionnelle dans l’histoire de l’écriture. Leur origine remonte à la plus haute Antiquité (3000 avant Jésus Christ ) et on en trouve encore des traces jusqu’en 1850, à Rouen sur la criée au poisson. Il s’agissait d’un support d’écrit transitoire. Cela s’explique par le coût du parchemin, qui était encore fort cher au XIIIe siècle et par la nature des écrits réalisés sur tablettes: essais d’écriture enfantins, listes devant être détruites, notes rapides, brouillons d’oeuvres littéraires ou encore esquisses de dessin. Parfois, l’ardoise était également utilisée en tant que brouillon.


Au Moyen-Age, l’utilisation de ces tablettes est avérée dans plusieurs catégories sociales. Elles servaient aux écoliers pour apprendre leur alphabet et aux étudiants pour prendre des notes durant les cours ou les sermons. Les tabellions et les agents des villes y inscrivaient des textes administratifs (comptes royaux, comptes des villes, inventaires de bibliothèques, listes de loyers ou de cens, etc.). Elles servaient également de brouillon pour les oeuvres littéraires, mais nous n’avons que peu de traces de cet usage. Les tablettes comportant des comptes ont en revanche plus facilement traversé les siècles: toutes les personnes qui comptaient écrivaient d’abord sur la cire, qu’elles soient comptables de prince ou simples marchands. Les villes utilisaient également les tablettes pour leurs comptes, comme on peu le voir à travers l’extraordinaire collection de tablettes de la ville polonaise de Torùn, dont je me suis inspiré, datant du XIIIe siècle jusqu’à 1530 (plus de 120 tablettes très souvent regroupées en codices).

Formes et matériaux:

Leurs formes sont diverses, ainsi que les matériaux utilisés: ainsi les orfèvres fabriquaient des tablettes d’or ou d’argent. Les tablettes d’ivoire pouvaient être fabriquées par le corps des orfèvres ou celui des tabletiers. Certaines étaient très finement sculptées, comme sur cet exemplaire de la fin du  XIVe siècle, conservé au musée du Louvre.

 

Lforme la plus courante et la plus simple à l’époque médiévale consiste en des planchettes de bois creusées en cuvette, dans laquelle une cire mêlée à diverses substances était coulée. En général, ces feuillets font une trentaine de centimètres de long sur une vingtaine de large. La plupart des tablettes sont de forme rectangulaire, et quelques unes ont un bord arrondi, comme sur cette représentation d’Hildegarde von Bingen:


Les planchettes étaient ensuite assemblées pour former un codex, pouvant aller de deux à seize feuillets. Peu de tablettes nous sont parvenues avec leur reliure d’origine mais on sait quelles étaient parfois reliées à l’aide de charnières (fin XVe siècle), au moyen de lanières de cuir (c’était le cas pour les tablettes de saint Louis  ou celles de Torùn) ou par un morceau de parchemin collé sur toute la longueur du dos du codex. Le bois le plus employé pour ces tablettes est le buis, qui est l’essence la plus utilisée par les tabletiers d’après le Livre des métiers d’Etienne Boileau. Néanmoins on en trouve également en cèdre, en hêtre, en ébène, en cyprès, en platane, en chêne, en frêne ou encore en conifère. Toujours d’après le Livre des métiers, la face externe de ces tablettes ne devait pas être peinte mais pouvait être sculptée ou gravée. La cire pouvait par contre être colorée: on trouve ainsi des tablettes à la cire noire, d’autres à la cire vertes et quelques rares tablettes remplies de cire rouge. Certaines étaient emplies de cire jaune, c’est à dire pure. Afin de ramollir la cire, on y ajoutait de la poix, de l’huile ou de la térébenthine. On écrivait sur ces tablettes à l’aide d’un style en bois, en os, en fer ou en argent: le bout pointu de cet outil servait à écrire en formant des sillons dans la cire alors que l’autre extrémité, évasée, servait à effacer l’écriture en aplatissant la cire.

 

   Sources:

Cet article a été rédigé en partie d’après la position de thèse de l’Ecole des Chartes d’E. Lalou, intitulée « Les tablettes de cire médiévales », disponible sur la base Persée à cette adresse

Le site de la ville de Torùn (Pologne) comporte de nombreux clichés de ses tablettes de comptes.

Une base de données recensant de nombreuses tablettes se trouve sur ce site.

Le livre des métiers d’Etienne Boileau disponible dans son édition de 1879 sur Gallica:   http://visualiseur.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110190t

Et pour finir une petite vidéo du magazine  Connaissance des Arts sur les tablettes de cire de Jean Sarrazin, chambellan de saint Louis, contenant les plus anciens comptes royaux conservés.

6 réponses à “Des tablettes de cire: fabrication et usage”

  1. Elisabeth dit :

    Article passionnant! Merci pour ce brillant résumé 🙂
    J’ai primé ton blog dans les commentaires de ton article précédent au fait ^^

  2. Chantal dit :

    très impressionnée par ton travail , c’est réellement intéressant à lire…mille bravo! Cela envie d’aller visiter le site

    Chantal

  3. Véronique dit :

    Bravo : c’est à la fois vivant et bien documenté. Pour ma part, je fais des recherches sur les tablettes antiques et n’arrive pas à trouver la composition de la cire : la poix étant couramment
    utilisée dans l’antiquité pour imperméabiliser les vases, j’imagine qu’elle devait aussi être mélangée à la cire…
    J’ai deux questions : selon quelle proportion avez-vous mélangé cire et térébenthine ? comment avez-vous procédé au mélange, j’ai entendu dire que l’essence de térébenthine était hautement
    inflammable or je dois faire fondre ma cire épurée pour pouvoir la mélanger et je ne peux attendre longtemps sinon elle va durcir… comment avez-vous fait ?

  4. Ermengarde dit :

    Bonjour Mathilde,

    Je reviens sur cet article fort intéressant et sur lequel je passe régulièrement. J’avais une petite question car j’aimerai essayer de me faire une tablette de cire pour ma future association.
    Concernant la tablette en bois, comment l’as-tu évidée ? je pensais essayer avec un ciseau à bois mais j’ai un doute.

    En te remerciant pour ton aide.

  5. pierre dit :

    Bonjour , 

    Très beau blog , très instructif . Pour la fabrication de la cire à tablette , c’est bien de l’essence de térébenthine que vous avez utilisée   ? 

     

    Cordialement , 

    PIERRE

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