Les ateliers d’enluminures messins au début du XIVe siècle

Des ateliers monastiques aux ateliers laïcs :



A partir du début du XIIIe siècle, la production de manuscrits connaît un formidable essor dans tout l’Occident et quitte peu à peu les ateliers monastiques pour s’installer dans des ateliers urbains, dirigés par des laïcs. Cette profonde mutation s’explique d’une part par la création, dans les 1eres décennies du XIIIe siècle, d’universités qui sont grandes consommatrices de manuscrits divers (ouvrages techniques, juridiques, religieux, œuvres antiques, etc.). C’est en effet autour des ces lieux d’enseignement que se développent de nouvelles structures de production : des manuscrits de référence servaient ainsi aux étudiants et aux professeurs pour l’enseignement de la théologie et des arts libéraux (système de la pecia). Le développement du commerce et de la bourgeoisie entraîna également une demande de textes spécialisés ou non (droit, histoire, romans, etc.). Et c’est à cette époque que se développent les lettres en langue vulgaire (poésie courtoise, romans, etc.). Le métier de libraire prit en conséquence une importance de plus en plus grande. Dans les villes, la promotion des laïcs (qu’il s’agisse de la petite noblesse, de la bourgeoisie ou de la classe des marchands), va de pair avec le développement de l’instruction. On note l’apparition d’une vraie curiosité intellectuelle chez les nobles et les bourgeois, qui s’accompagne de l’émergence de la piété individuelle. Ceux-ci commandent donc des livres d’heures, vies de saints et œuvres laïques. Enfin la naissance de la littérature courtoise (cycle du Graal , le Roman de la rose, les lais de Marie de France, etc.) renouvelle l’attrait pour la littérature profane.

 

Ces différents facteurs favorisent, dans les villes universitaires, la création d’ateliers d’artisans du livre, regroupés dans la même rue : ainsi, à Paris, les copistes, enlumineurs, parcheminiers, relieurs et libraires se rassemblent dans la « rue des Escrivains », proche de Saint-Séverin ou dans la rue Erembourg de Brie, créée en 1250. Peu à peu, au cours du XIIIe siècle, ce modèle d’ateliers et ce modèle regroupement géographique se répandent sur tout le territoire, dans les villes influentes, comme Metz, qui donne naissance à un important centre artistique, point de passage des techniques artistiques de l’Ile de France vers l’Est de l’Europe.

 

Une affaire de famille :

La structure de ces ateliers du livre est semblable aux autres « métiers », avec un maître, des compagnons et des apprentis. Certains artisans, à l’image de Jean Darainnes qui était copiste, enlumineur et relieur à Paris dans la 2nde moitié du XIIIe siècle, cumulaient les métiers. Néanmoins  il semble que la famille soit l’unité de production de base : il n’est pas rare, dans les relevés de taille, de voir la mention de l’épouse du maître et de ses enfants travaillant à l’atelier. De nombreux noms de femmes « enlumineresse » nous sont parvenus pour Paris, comme Marguerite de Sens, Aaliz de Lescurel, etc. Pourtant nous ignorons tout de leur formation professionnelle : rares sont celles ayant fait un apprentissage chez un maître. Il semblerait que ces femmes aient appris leur métier dans leur famille, que ce soit chez leur père ou chez leur mari. Certaines reprirent l’atelier à la mort de leur époux comme Ameline de Berron ou Jehanne de Montbaston, à Paris également. Cette dernière est un personnage particulièrement intéressant puisque d’aucuns s’accordent à identifier le couple d’enlumineurs d’un bas de page du manuscrit BNF Fr. 22526 comme étant Jehanne et son mari Richard, artisans parisiens de la 1ère moitié du XIVe siècle.



Cette représentation d’enlumineurs au travail permet de voir les différents stades de la 
production de manuscrits, la répartition du travail (préparation des pigments, réalisation des grandes initiales ou des rubriques) et donne un aperçu de l’organisation spatiale de l’atelier (chaque personnage est assis à un lutrin individuel et les pages achevées sont mises à sécher sur des tiges suspendues en hauteur)


Metz, un important centre de production de manuscrits :

 

La renommée de Metz comme centre de production de prestigieux manuscrits remonte à l’époque carolingienne et au célèbre Sacramentaire de Drogon, réalisé pour l’usage personnel de Drogon, fils de Charlemagne et évêque de Metz au IXe siècle.

 


Lien vers une version feuilletable du Sacramentaire de Drogon

 

 

Une autre période faste pour la réalisation de manuscrits princiers est la première décennie du XIVe siècle. En effet, c’est à cette époque que six luxueux manuscrits sont commandés à destination de la famille de Bar, importants feudataires de l’Est. Quatre manuscrits liturgiques extrêmement ornés sont destinés à Renaud de Bar, évêque de Metz de 1302 à 1316. Pour faire face à cette importante commande, la réalisation des manuscrits aurait été répartie entre 5 ateliers installés à Metz, regroupant des enlumineurs locaux, parisiens et même anglais. Il semble que ces artisans se soient installés à proximité du cloître du chapitre-cathédral, probablement vers la rue Taison ou place de Chambre.

    
    

    Pontifical de Renaud de Bar: Consécration et bénédiction d’une église.

Dans la lignée de ces magnifiques volumes réalisés pour la famille de Bar, ornés de lettres historiées en or et en couleur, de filets, d’arabesques et de grotesques, d’autres manuscrits voient le jour dans la cité, comme les Très Riches Heures de Metz (BM 1588), qui est un psautier-livre d’heures réalisé entre 1300 et 1310 et destiné à être un objet de dévotion personnelle pour une femme d’un rang très élevé. Ces précieux volumes sont autant de preuves de l’importance de Metz dans la diffusion vers l’Est de l’Europe des formules du style gothique de l’Ile de France.

 

Bases de données de manuscrits messins du début du XIVe siècle:

 

Pour le Bréviaire d’été de Renaud de Bar:  la Base Enluminures (aller dans Verdun, manuscrit 107) et en feuilletage intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Metz.

Pour le Bréviaire d’hiver du même évêque: la base de la British Library.

Pour le Pontifical : la Base du Fitzwilliam Museum, manuscrit 298.

Les Très Riches Heures de Metz (BM 1588) : manuscrit feuilletable sur le site de Bibliothèque de Metz

 

Bibliographie :

Winter, P. de .  Une Réalisation exceptionnelle d’enlumineurs français et anglais vers 1300: Le Bréviaire de Renaud de Bar, Évêque de Metz, Actes du 103e Congrès national de Sociétés savantes 1978, Paris, 1980, pp.27-62.

Davenport, S.K.  Manuscripts Illuminated for Renaud de Bar, Bishop of Metz (1303-1316), Ph.D. Thesis, University of London, 1984.

House R., Illerati et Uxorati : manuscripts and their makers – Commercial book producers in medieval Paris, 2000.

 

L’intégralité du Sacramentaire de Drogon feuilletable:

Nouvelle édition du 26 août 2010: Désormais le site Gallica propose l’importation de lecteurs pour feuilleter les manuscrits vers les blogs, et le Sacramentaire de Drogon fait partie de cette sélection. Le voici donc.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60000332

2 réponses à “Les ateliers d’enluminures messins au début du XIVe siècle”

  1. Blogs are so interactive where we get lots of informative on any topics nice job keep it up !!

  2. dame chlodyne dit :

    Encore un article comme tu sais les faire digne d’intérêt. Ces manuscrits sont très beaux (d’après les reproductions vues sur le net). Merci de nous faire partager tous ces liens.

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