Sancta Barbara ora pro nobis

Posted by Mathilde  janvier 11, 2012  No Comments »


 Sainte Agnès et sainte Barbe

Lorsque que l’on est habitué à peindre des enluminures, il est parfois déconcertant de peindre sur des surfaces plus grandes car on perd quelques-uns de ses repères et ses petites habitudes de travail. Adieu pinceaux en martre d’une grande finesse et bonjour pinceaux en soie de porc ! Mais le travail de réajustement et d’adaptation à de nouvelles contraintes techniques est très stimulant. C’est ce qui m’est arrivé dernièrement lorsque j’ai décidé de reproduire sur un grand panneau de bois une enluminure issue du Livre d’images de Madame Marie (pour en savoir plus sur ce manuscrit c’est ici). Il s’agit d’un portrait de sainte Barbe, vierge martyre universellement célébrée au Moyen-Age.

A l’occasion d’une journée médiévale au Musée de la Cour d’Or le 4 décembre, jour de sa fête, je devais présenter la légende de cette sainte (ou plutôt les différentes versions de sa légende) particulièrement honorée dans la ville dont elle fut plus tard la patronne. Afin d’avoir un support visuel, nous avons peint avec Goscelin en une petite semaine un panneau de bois (50×30 cm) la représentant, flanquée d’une tour et tenant la palme des martyrs. Placée sur une table et entourée de patenôtres, de bougies et d’un psautier, cette peinture m’a permis d’évoquer l’histoire de la sainte, tandis qu’autour de moi l’ambiance d’une taverne médiévale était recréée par mes comparses. Bref, une excellente occasion d’évoquer cette légende maintes fois modifiée au fil des siècles !

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Patenôtres, bougies et psautier : tout est prêt pour conter la légende de sainte Barbe!

 La légende de sainte Barbe :

panneauIl s’agit ici d’une compilation de différentes légendes hagiographiques (La passio prima , La passion de sainte Barbe par le diacre Pierre ou encore la Légende dorée).


Au temps de l’empereur Maximin, le proconsul Marcien gouvernait la ville de Nicomédie. C’est là que vivait Barbe, fille d’un païen, Dioscore qui possédait de grandes richesses. Devant partir en voyage, il fit construire une tour pour mettre sa fille à l’abri des convoitises. Cette dernière, qui était chrétienne de cœur et s’était fait baptiser en secret par un disciple d’Origène, fit modifier le plan de construction de la tour : deux fenêtres avaient été prévues pour la tour,  Barbe en exigea une troisième, afin d’honorer la Sainte-Trinité. Lorsque son père revint de voyage, il fut furieux et décida de la tuer de son épée. Barbe se mit à prier et Dieu fit s’entrouvrir  les murailles et la transporta sur une montagne où deux bergers faisaient paître leurs brebis. L’un des bergers alla trouver son père pour le prévenir, ce qui
provoqua la colère de Dieu qui changea ses brebis en sauterelles. Lorsque Dioscore retrouva sa fille, il la traîna par les cheveux et la mena devant le proconsul Marcien qui lui demanda 
d’abjurer. Mais Barbe refusa et fut suppliciée : on la frappa sans ménagement à coups de nerf de bœuf mais elle ne ressentait nulle souffrance.  Le lendemain, le proconsul lui fit subir les pires attrocités : il ordonna qu’on lui brûla les côtes avec des torches allumées,  qu’on lui frappât la tête à coups de marteau et qu’on lui coupât les mamelles, mais rien n’y faisait, Barbe ne semblait pas ressentir la douleur. Dioscore ordonna que sa fille soit exhibée, sans vêtement, dans toute la ville. Barbe implora le Seigneur qui voilà le ciel de nuages et couvrit la terre de brume, afin que personne ne puisse voir la nudité de la jeune fille.  Excédé, Discore se saisit d’elle et la mena dans la montagne, où il lui trancha lui-même la tête. A cet instant, le feu du ciel tomba sur lui et il fut pulvérisé par la foudre.

Le culte de sainte Barbe :

1588f169rCe culte s’est très largement répandu en Orient et en Occident. On doit à Bède le Vénérable (VIIIe siècle) , dans son Maryrologe, d’avoir fixé la fête de sainte Barbe au 4 décembre. En Occident, le culte de sainte Barbe s’est solidement implanté en Belgique, dans les Pays-Bas et dans la France du nord et de l’est. En 985, des reliques passèrent de Rome à Gand. La Rhénanie a été également particulièrement dévote à cette sainte, ainsi qu’en Westphalie. Ce prestige s’explique par le fait que cette sainte passait pour éviter la mort subite dite « male mort ». L’origine de cette croyance provient sans doute de l’anecdote de son père, mort foudroyé. A Metz, il y avait, dans la crypte de la cathédrale de Metz, un autel dédié à la sainte et son culte se développe au XIIIe siècle. On trouvait également des reliques de cette vierge martyre à l’abbaye Saint-Arnoul. En 1473, sainte Barbe devint la patronne du pays messin, qui possédait un sanctuaire célèbre près de Metz. Les Messins l’invoquaient contre toutes les calamités qui affligeaient la cité.

 

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A quelques pas de là, Goscelin et Lydie tentent d’apprendre les échecs à Héloise.

Des initiales filigranées pour un Psautier

Posted by Mathilde  novembre 07, 2011  4 Comments »

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Ces temps-ci, j’ai été très occupée par un vaste projet de Goscelin dont je vous reparlerai lorsqu’il sera achevé. En effet, j’ai recopié le début du Psautier en latin sur 4 pages de parchemin d’agneau, dans un module d’écriture plutôt petit (3mm), à l’encre métallo-gallique. Il ne s’agit pas d’un somptueux manuscrit richement enluminé, mais d’un usuel, livre plus austère destiné à être utilisé comme outil lors de travaux intellectuels. C’est pour cela que j’ai décidé d’orner le début de chaque psaume d’une simple initiale filigranée, inspirée par des travaux locaux de la fin du XIIIe-début du XIVe siècle.

 

 

 

 

Les différents types d’initiales :

Il y a dans les manuscrits une véritable hiérarchisation des lettrines, cette hiérarchie en lien avec l’importance du texte présenté. Ce sont les lettrines qui marquent la différence entre le texte d’un chapitre, d’un sous-chapitre ou d’un simple paragraphe car les sauts de lignes sont extrêmement rares dans les manuscrits médiévaux. On trouve ainsi:

-les initiales historiées, comportant une scène, un personnage ou un élément figuré en rapport au texte

-les initiales ornées, comportant des motifs géométriques, végétaux, animaliers….

– les initiales champies, dorées sur fond peint, souvent en deux couleurs, et rehaussées de motifs filiformes blanc ou orange

-l’initiale à filigrane dont il est question ici.

Après, existent encore les simples initiales sans filigranes et réalisées alternativement à l’encre bleue et rouge.

initiales

Qu’est-ce qu’une initiale filigranée ?

Copie de Copie de Copie de 2008 01 

 

Selon la codicologue Patricia Stirnemann, l’initiale filigranée est une « lettre entourée d’un décor filiforme, exécuté avec une plume finement taillée dont le tracé ne relève ni pleins, ni déliés ». Ce tracé forme un jeu de lignes géométriques, de cercles, de crochets pour aboutir à un dessin abstrait mais aux motifs toujours empruntés (de plus ou moins loin) au règne végétal. Apparue au XIIe siècle, son style évolue au fil des décennies, allant toujours vers plus en plus de finesse, allant jusqu’à donner une impression d’immatérialité à la lettrine, ce qui laisse une grande place au texte et au parchemin.

 

 

Initiales

 

 

 

La lettre et les filigranes sont quasiment toujours de couleurs différentes. Depuis le début du XIIe siècle, le rouge (majoritairement du vermillon ) et le bleu (azurite ou lapis-lazuli) sont les deux couleurs les plus utilisées, viennent ensuite le vert et le bistre. A partir de la fin du XIIIe siècle, on voit apparaître une nouvelle teinte : un bleu plus grisâtre, presque délavé, provenant de la guède (pastel des teinturiers). En outre, dans certains manuscrits de luxe (à l’image du missel de Renaud de Bar), les lettrines rouges peuvent être remplacées par une lettre dorée à filigranes bleus (ce contraste entre un bleu froid et la feuille d’or confère à ce dernier une apparence plus rouge et chaude).

 

 

 

Réalisations :

 

Les initiales filigranées que j’ai réalisées s’inspirent de lettrines datant de la fin du XIIIe siècle et de la première décennie du XIVe siècle provenant des deux manuscrits messins présentés ici : le luxueux Missel de Renaud de Bar (qui même dans sa simplicité reste un ouvrage luxueux) et un légendier hagiographique plus simple (qui servait sans doute de livre de travail vers 1300 dans l’abbaye Saint-Arnoul de Metz). Elles sont caractéristiques de la période allant de 1270 à 1314 : on y voit une certaine simplification des motifs, qui sont parfois moins nombreux et moins virevoltants que dans les initiales filigranées du début du XIIIe siècle. Pour la première lettre du premier psaume, j’ai choisi de faire une initiale à la feuille d’or entourée de filaments rouges… ce qui s’est révélé être une erreur car seuls des filaments bleus étaient associés à la feuille d’or. Au moins je le saurai pour la prochaine fois ! Néanmoins, tracer ces vrilles est un travail bien agréable. Faire glisser la plume, déposer un fin filet d’encre sur le parchemin pour créer un réseau de lignes ; ces initiales à la fois sobres et dentelées sont, je l’espère, aussi plaisantes à travailler qu’à regarder !

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Bibliographie:

 Patricia Stirnemann, Fils de la Vierge : L’initiale à filigrane parisienne (1140-1314) consultable sur la base Persée ici.

 


Belles lettres en lumière : les lettres à l’encre (exposition virtuelle de la Bibliothèque de Montpellier).

Les pointes de métal

Posted by Mathilde  août 12, 2011  4 Comments »

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L’état inachevé de certaines enluminures, ainsi que divers conseils présents dans les traités techniques médiévaux, nous renseignent sur les outils et les techniques utilisés dans le dessin préparatoire des peintures. Dans la majorité  des esquisses sont réalisées à l’aide de pointes de métal, de diverses natures (argent, étain, plomb ou or), chacune demandant une préparation du support très différente en fonction du métal. Ensuite, l’enlumineur encre les contours de son décor avant d’appliquer feuille d’or et détrempe. Pour ma part, en ce qui concerne la partie préparatoire d’une enluminure, j’ai opté pour la pointe de plomb, majoritairement utilisée à l’époque médiévale par les enlumineurs pour les esquisses et les réglures. Et c’est Adalbéron, forgeron de son état, qui a réalisé mes outils (vous pouvez voir son blog ici).

La pointe de plomb :

 

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Les artistes – clercs ou laïcs – se servent principalement de la pointe de plomb pour esquisser les miniatures comme on l’a vu, mais aussi pour marquer les réglures (marges et alinéas des pages des manuscrits qui en régularisent la mise en page); on en voit d’ailleurs encore les traces sur les feuillets de certains manuscrits. La pointe de plomb, pure ou en alliage, est d’un emploi généralisé en raison de son prix modique et de sa facilité d’utilisation. Un autre de ses avantages est de ne pas commander obligatoirement une préparation spéciale du support. Ainsi, dans son Traité des Arts, Cennini écrit que l’« on peut dessiner avec le plomb susdit après ou sans préparation préalable à l’os » (chap. XII). Elle est même la seule pointe de métal qui laisse une empreinte sur les papiers mous et mal collés des XIVe et XVe siècles. Un autre avantage non négligeable, propre à la ligne du plomb, est de pouvoir s’effacer avec de la mie de pain sur quasi toutes les surfaces, sur lesquelles elle laisse néanmoins une marque légèrement incrustée. La pointe de plomb est ainsi l’ancêtre direct de notre bon vieux crayon à papier, que l’on surnomme parfois « mine de plomb » même si ce dernier est plutôt à base de graphite. Quant à la mie de pain servant jadis de gomme, elle n’est pas sans rappeler l’actuelle pâte actuellement utilisée pour effacer le fusain, la sanguine, etc.

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Toutefois, la mine de plomb présente des inconvénients. Le principal est qu’elle est trop ductile et se déforme rapidement, même sous une pression légère, ce qui la rend quasi inutilisable. C’est pourquoi, très tôt, les artistes expérimentent des alliages dont le plus satisfaisant paraît être le mariage avec l’étain, comme le concède Cennini : « On peut encore, sans préparation à l’os, dessiner sur le papier avec des stylets de plomb, faits de deux parties de plomb et une d’étain bien battus au marteau. » (chap. XI).

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Les autres pointes de métal :

Ces autres pointes métalliques ne semblent ne pas avoir été souvent usitées par les enlumineurs mais plutôt par les travaux sur panneau (en esquisse) ou sur papier (l’on songera notamment à Dürer). Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien mentionne les « traits noirs que laisse l’argent », ce qui permet de supposer que la pointe d’argent était déjà en usage à Rome. Le support sur lequel l’artiste entend l’utiliser doit nécessairement être préparé avec un mélange de poudre d’os et de colle. Aussi, contrairement à la pointe de plomb qui peut être effacée, le tracé de la pointe d’argent est indélébile. Les erreurs ne peuvent être corrigées qu’en enlevant la préparation, ce qui risque fort de gâcher le dessin en entier. Le dessin à la pointe d’argent devient indépendant du moment où les artistes utilisent cette technique non plus seulement pour tracer les contours des figures, mais aussi pour les modeler et ajouter les ombres. Cette évolution majeure dans la finalité donnée au dessin s’effectue au cours de la seconde moitié du XVe siècle, en Italie et aux Pays Bas.

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L’usage de la pointe d’étain est également soumis à une préparation du support. En effet, plus dur que le plomb, l’étain donne une pointe difficile à tailler et un trait plus subtil, mais ce uniquement sur une préparation contenant beaucoup de colle. Vitruve (Ier siècle av JC) lui attribue plutôt le rôle de marquer les ombres sur un support préparé à la poudre d’os. Son alliage avec le plomb amoindrit les inconvénients respectifs de ces deux métaux.

La pointe de cuivre semble très peu usitée même si on trouve une mention de cet outil dans le recueil de recettes de peinture compilées par un certain Johannes Alcherius, Lombard installé à Paris en 1398. Ce dernier mentionne également la pointe d’or, mais cette dernière, du fait de son coût, a été très rarement employée par les artistes. L’or est un métal très malléable et donc inutilisable pur. Dans les pointes, il est habituellement allié à l’argent dans des proportions variables s’élevant à parfois plus de la moitié d’argent; il est aussi allié au cuivre.

lien feuilletage Bibliographie :

 

– S. Larochelle, Historiographie des matériaux et des instruments du dessin à la Renaissance De Joseph Meder à Annamaria Petrioli Tofani Mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Laval, 2005 disponible via ce lien.

– Cennino Cennini, Il libro dell’arte (Le Livre de l’art), chapitres XI et XII.

– Pour en savoir plus sur le recueil « De coloribus diversis » d’Alcherius c’est ici.

– Une étude du CNRS sur Albrecht Dürer et la pointe d’argent ici.   

Réalisations lors de l’animation festivale pour enfants

Posted by Mathilde  juillet 11, 2011  No Comments »

L’animation estivale au musée de Metz dont je vous parlais dernièrement (voir ici) est désormais terminée et chaque apprenti enlumineur a pu, au terme de cette semaine, repartir avec sa réalisation. C’est toujours pour moi un moment très fort et très instructif de voir ces jeunes apprendre à fabriquer eux-mêmes leur couleurs, à se concentrer sur un motif issu des plafonds à bestiaire exposés au musée et tenter de le reproduire sur du parchemin le plus minutieusement possible. L’ambiance a été fort plaisante toute la semaine, tant avec le groupe du matin que celui de l’après-midi. Et quel plaisir de voir que certains « anciens » de l’atelier de l’an dernier s’étaient inscrits de nouveau par intérêt pour l’enluminure ! Merci à tous les participants pour votre enthousiasme et votre bonne humeur!

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Voici quelques photographies de leurs réalisations ainsi que quelques clichés pris dans le musée, et en costumes, pour les trois apprentis les plus rapides et consciencieux qui avaient terminé en avance.

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Quelques photos en situation, dans divers endroits du musée:

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D’autres photos sont visibles sur cet album photo.

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