Les pointes de métal

Posted by Mathilde  août 12, 2011  4 Comments »

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L’état inachevé de certaines enluminures, ainsi que divers conseils présents dans les traités techniques médiévaux, nous renseignent sur les outils et les techniques utilisés dans le dessin préparatoire des peintures. Dans la majorité  des esquisses sont réalisées à l’aide de pointes de métal, de diverses natures (argent, étain, plomb ou or), chacune demandant une préparation du support très différente en fonction du métal. Ensuite, l’enlumineur encre les contours de son décor avant d’appliquer feuille d’or et détrempe. Pour ma part, en ce qui concerne la partie préparatoire d’une enluminure, j’ai opté pour la pointe de plomb, majoritairement utilisée à l’époque médiévale par les enlumineurs pour les esquisses et les réglures. Et c’est Adalbéron, forgeron de son état, qui a réalisé mes outils (vous pouvez voir son blog ici).

La pointe de plomb :

 

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Les artistes – clercs ou laïcs – se servent principalement de la pointe de plomb pour esquisser les miniatures comme on l’a vu, mais aussi pour marquer les réglures (marges et alinéas des pages des manuscrits qui en régularisent la mise en page); on en voit d’ailleurs encore les traces sur les feuillets de certains manuscrits. La pointe de plomb, pure ou en alliage, est d’un emploi généralisé en raison de son prix modique et de sa facilité d’utilisation. Un autre de ses avantages est de ne pas commander obligatoirement une préparation spéciale du support. Ainsi, dans son Traité des Arts, Cennini écrit que l’« on peut dessiner avec le plomb susdit après ou sans préparation préalable à l’os » (chap. XII). Elle est même la seule pointe de métal qui laisse une empreinte sur les papiers mous et mal collés des XIVe et XVe siècles. Un autre avantage non négligeable, propre à la ligne du plomb, est de pouvoir s’effacer avec de la mie de pain sur quasi toutes les surfaces, sur lesquelles elle laisse néanmoins une marque légèrement incrustée. La pointe de plomb est ainsi l’ancêtre direct de notre bon vieux crayon à papier, que l’on surnomme parfois « mine de plomb » même si ce dernier est plutôt à base de graphite. Quant à la mie de pain servant jadis de gomme, elle n’est pas sans rappeler l’actuelle pâte actuellement utilisée pour effacer le fusain, la sanguine, etc.

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Toutefois, la mine de plomb présente des inconvénients. Le principal est qu’elle est trop ductile et se déforme rapidement, même sous une pression légère, ce qui la rend quasi inutilisable. C’est pourquoi, très tôt, les artistes expérimentent des alliages dont le plus satisfaisant paraît être le mariage avec l’étain, comme le concède Cennini : « On peut encore, sans préparation à l’os, dessiner sur le papier avec des stylets de plomb, faits de deux parties de plomb et une d’étain bien battus au marteau. » (chap. XI).

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Les autres pointes de métal :

Ces autres pointes métalliques ne semblent ne pas avoir été souvent usitées par les enlumineurs mais plutôt par les travaux sur panneau (en esquisse) ou sur papier (l’on songera notamment à Dürer). Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien mentionne les « traits noirs que laisse l’argent », ce qui permet de supposer que la pointe d’argent était déjà en usage à Rome. Le support sur lequel l’artiste entend l’utiliser doit nécessairement être préparé avec un mélange de poudre d’os et de colle. Aussi, contrairement à la pointe de plomb qui peut être effacée, le tracé de la pointe d’argent est indélébile. Les erreurs ne peuvent être corrigées qu’en enlevant la préparation, ce qui risque fort de gâcher le dessin en entier. Le dessin à la pointe d’argent devient indépendant du moment où les artistes utilisent cette technique non plus seulement pour tracer les contours des figures, mais aussi pour les modeler et ajouter les ombres. Cette évolution majeure dans la finalité donnée au dessin s’effectue au cours de la seconde moitié du XVe siècle, en Italie et aux Pays Bas.

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L’usage de la pointe d’étain est également soumis à une préparation du support. En effet, plus dur que le plomb, l’étain donne une pointe difficile à tailler et un trait plus subtil, mais ce uniquement sur une préparation contenant beaucoup de colle. Vitruve (Ier siècle av JC) lui attribue plutôt le rôle de marquer les ombres sur un support préparé à la poudre d’os. Son alliage avec le plomb amoindrit les inconvénients respectifs de ces deux métaux.

La pointe de cuivre semble très peu usitée même si on trouve une mention de cet outil dans le recueil de recettes de peinture compilées par un certain Johannes Alcherius, Lombard installé à Paris en 1398. Ce dernier mentionne également la pointe d’or, mais cette dernière, du fait de son coût, a été très rarement employée par les artistes. L’or est un métal très malléable et donc inutilisable pur. Dans les pointes, il est habituellement allié à l’argent dans des proportions variables s’élevant à parfois plus de la moitié d’argent; il est aussi allié au cuivre.

lien feuilletage Bibliographie :

 

– S. Larochelle, Historiographie des matériaux et des instruments du dessin à la Renaissance De Joseph Meder à Annamaria Petrioli Tofani Mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Laval, 2005 disponible via ce lien.

– Cennino Cennini, Il libro dell’arte (Le Livre de l’art), chapitres XI et XII.

– Pour en savoir plus sur le recueil « De coloribus diversis » d’Alcherius c’est ici.

– Une étude du CNRS sur Albrecht Dürer et la pointe d’argent ici.   

Réalisations lors de l’animation festivale pour enfants

Posted by Mathilde  juillet 11, 2011  No Comments »

L’animation estivale au musée de Metz dont je vous parlais dernièrement (voir ici) est désormais terminée et chaque apprenti enlumineur a pu, au terme de cette semaine, repartir avec sa réalisation. C’est toujours pour moi un moment très fort et très instructif de voir ces jeunes apprendre à fabriquer eux-mêmes leur couleurs, à se concentrer sur un motif issu des plafonds à bestiaire exposés au musée et tenter de le reproduire sur du parchemin le plus minutieusement possible. L’ambiance a été fort plaisante toute la semaine, tant avec le groupe du matin que celui de l’après-midi. Et quel plaisir de voir que certains « anciens » de l’atelier de l’an dernier s’étaient inscrits de nouveau par intérêt pour l’enluminure ! Merci à tous les participants pour votre enthousiasme et votre bonne humeur!

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Voici quelques photographies de leurs réalisations ainsi que quelques clichés pris dans le musée, et en costumes, pour les trois apprentis les plus rapides et consciencieux qui avaient terminé en avance.

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Quelques photos en situation, dans divers endroits du musée:

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D’autres photos sont visibles sur cet album photo.

2eme animation estivale pour enfants au musée de Metz

Posted by Mathilde  juin 23, 2011  No Comments »

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Comme l’an dernier, je participerai aux animations estivales proposées par la ville de Metz et le musée de la Cour d’Or (pour rappel voici l’article sur le stage de l’an dernier et les très belles réalisations de ces apprentis enlumineurs). J’animerai à partir du 4 juillet des ateliers de découverte pour les enfants (de 8 à 12 ans), sur une durée de cinq jours. Il y aura un atelier le matin (10-12h) et un second l’après-midi (14-16h). Au terme de cette semaine chaque enfant repartira avec un morceau de parchemin de chèvre enluminé et calligraphié par ses soins, en puisant l’inspiration nécessaire et les modèles dans les plafonds peints à bestiaire que possède ce musée.

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A noter que cette année j’intègre directement la calligraphie aux réalisations car j’ai remarqué l’an dernier qu’en 10h d’atelier il était tout à fait possible de réaliser un médaillon enluminé ainsi qu’un peu de calligraphie gothique tant ces enfants se sont montrés motivés. Ainsi donc ils apprendront à réaliser leur liant traditionnel, à broyer les pigments, à préparer la surface du parchemin, à reproduire le motif choisi et bien entendu à le mettre en couleur et le cerner. J’espère pouvoir vous montrer une partie de leurs réalisations dès la fin de cette animation, qui s’annonce fort stimulante pour moi!

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Pour plus d’information, voici le site dédié aux animations estivales:  http://estivales.metz.fr/

De l’usage et de l’aspect des patenôtres

Posted by Mathilde  juin 05, 2011  2 Comments »

Après avoir réalisé mon propre chapelet médiéval (voir ici), je me suis attelée à la réalisation de plusieurs autres objets de ce type, pour les membre de mon association, suivant le revenu et le statut de leurs personnages. Cela me permet, lorsque les conditions météorologiques ne me permettent pas de sortir notre atelier d’enluminure, d’expliquer l’usage et les aspects de ces objets de dévotions personnelles. Certains patenôtres très luxueux n’ont été réalisés que dans le but d’expliquer les matières et les usages, car aucun de nous ne pourrait arborer un objet aussi coûteux.

 

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Les patenôtres sont l’équivalent médiéval de nos chapelets. Ce sont sans conteste l’élément d’ornement, voir même de joaillerie, le plus présent dans toutes les couches de la population, des clercs aux laïcs. Bien entendu, dans le choix d’un tel objet, l’aspect esthétique ne vient qu’après la symbolique et l’usage religieux.

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La pratique d’utiliser des perles comme moyen mnémotechnique pour compter le nombre de prières prend naissance dans les monastères, où certains membres illettrés (convers, frères lais), étaient incapables d’apprendre par cœur le Psautier en latin (contenant 150 Psaumes). On  leur impose donc la récitation d’un certain nombre de Pater Noster.  Vers 1150, la récitation de l’Ave Maria en lieu et place du Pater Noster devient de plus en plus répandue et l’idée d’adresser 150 ou 50 Ave à la Vierge Marie s’impose rapidement.

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La structure même du Paternoster découle de cet usage : on adopta donc très communément un procédé pour compter en multiples de cinquante. On trouve ainsi des patenôtres à  50, à  100 ou à 150 perles.

 

Les matériaux utilisés pour la réalisation de ces objets sont très variables, en fonction du souhait du propriétaire et de sa richesse.  Ainsi, les plus pauvres pouvaient avoir des cordelettes de chanvre ou de lin nouées, tandis que les plus riches pouvaient arborer de véritables œuvres d’orfèvres, en matériaux précieux (argent, or, rubis, émeraude, saphir, diamant, perle, jaspe, cristal de roche, ivoire, nacre, etc.). Les chapelets d’ambre et de verre étaient plus communs, et la grande majorité était en os ou en bois. On trouve d’énormes quantités de déchets dus à la fabrication de perles dans les métacarpes de bœufs ou dans du bois. Des perles de verre servaient à imiter des matériaux nobles comme le corail ou la nacre, mais avec une certaine fragilité et un poids accru.

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Très souvent, les matériaux étaient très variés sur un même patenôtre et les perles n’était pas toutes de la même forme (on retrouve  ainsi sur un même objet des perles en forme de losange, de carré, de cylindre, de disque ou d’anneau). Quant à la forme du chapelet en lui-même, deux types coexistent : la patenôtre linéaire et celle en forme de boucle. Suivant le modèle, les extrémités sont ornées d’une ou plusieurs pampilles de lin, de laine ou de soie.

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Les propriétés mystiques et les superstitions liées aux matières naturelles entraient également en considération pour les plus aisés. Certains lapidaires, à l’exemple de celui de Marbode écrit au XIe siècle, attribue aux différentes pierres des effets. Ainsi l’améthyste préviendrait de l’ivresse, le corail fortifierait le cœur et l’émeraude aiderait à combattre l’épilepsie.

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A Metz, l’usage de patenôtres pour la piété personnelle est attesté au moins depuis le début du XIVe siècle puisque l’on trouve plusieurs figures de femmes priants à l’aide de cet objet dans un Livre d’Heures réalisé vers 1305.

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Un bas-relief représentant des donateurs, datant de la fin du XIVe siècle et provenant également de la cité messine montre plusieurs personnages possédants des chapelets (la photographie est cliquable pour être plus lisible).

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Bibliographie :

– A. Gottschall, Prayer Bead Production and use in Medieval England, University of Birmingham.

– A. Winston-Allen, Stories of the Rose: The Making of the Rosary in the Middle Ages, University Park – Pennsylvania.

– G. Egan & F.Pritchard,  Dress Accessories c. 1150-c.1450, (fouilles archéologiques de Londres).

– E. Crowfoot, F. Pritchard & K. Staniland,  Textiles and Clothing, c.1150-c.1450, (fouilles archéologiques de Londres).

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