Fabrication d’encre metallo-gallique…

Posted by Mathilde  février 15, 2010  4 Comments »
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Lorsque l’on observe des manuscrits médiévaux, on remarque bien souvent de grandes variations dans les nuances des encres noire : certaines sont plus foncées, d’autres plus brillantes. Ces différences, qu’on observe parfois au sein d’un même, sont dues à des variations dans leurs composition. C’est pourquoi nous nous sommes attelés, Goscelin et moi, à la fabrication de notre propre encre, en nous basant sur les travaux de Monique Zerdoun. Il existe à l’époque médiévale, en Occident, deux grandes catégories d’encres noires : les encres au carbone et les encres avec tanin.

Les recettes d’encres carbonées :

 

Is’agit d’encres comportant du noir de fumée (ou tout autre élément carboné) et un liant (huile, gomme ou colle de poisson). Le Romain Vitruve (1er siècle av. JC) donne, dans son ouvrage De Architectura, une recette d’encre noire à base de noir de fumée, obtenu dans des fours spécifiques où l’on faisait brûler de la poix, des sarments de vigne ou des copeaux de pin. Pline, dans son Historia Naturalis (1er siècle après JC) mentionne également une encre préparée à partir de noir de fumée et de gomme, que l’on laisse sécher au soleil et que l’on peut réhydrater lors de son utilisation. Au début de XIe siècle, à Kairouan, le savant et mécène Ibn Badis présente de nombreuses recettes d’encres dans son ouvrage Umdat al-kuttâb. Celles-ce sont nommées encres de Chine, d’Inde, de Koufa, de Perse ou d’Irak, en fonction de la matière première sélectionnée pour confectionner la suie. La recette traditionnelle de l’encre de Chine solide, bien qu’elle soit tenue secrète, est à rapprocher de ces encres carbonées.

 

Les recettes d’encres aux tannins :

ecriture

C’est à cette catégorie d’encre que nous nous sommes plus spécifiquement intéressés. Elle regroupe les encres réalisées à partir d’un produit tannant (noix de galles, écorce de chêne, végétaux divers), d’un sel métallique et d’un liant, d’où son nom d’encre metallo-gallique.).

En fait, il faut attendre le XIIe siècle, avec l’apparition de l’ouvrage De diversis artibus, du moine Théophile, pour trouver la première recette d’encre à base de tanin et de sulfate de fer. Il s’agissait d’une décoction d’écorce de bois d’épine dans de l’eau ( traduction consultable ici) . En Occident, dès le XIIIe siècle, presque toutes les recettes décrivent des encres métallo-galliques, comme Albert le Grand dans le De mineralibus  (XIIIe siècle) ou Jehan Alcherius qui dévoila en 1398 une partie de ses recettes d’encre à Jehan le Bègue, mécène et futur greffier des maîtres généraux de la Monnaie du roi.

 

Les ingrédients de l’encre métallo-gallique :

Les encres métallo-galliques sont une combinaison de sels métalliques, de tanins végétaux, d’un liant et d’adjuvants divers. Les substances tannantes séchées et très finement concassées sont dispersées dans de l’eau pure. On laisse macérer la décoction ainsi obtenue pendant quelques heures, à chaud ou à froid, puis on ajoute une solution diluée de sel métallique. Il se forme un complexe métallo-gallique coloré en brun qui précipite. Au contact de l’oxygène de l’air, cette coloration s’intensifie progressivement jusqu’à devenir noir foncée. C’est cette méthode que nous avons appliquée pour fabriquer notre encre, suivant ces proportions :

ingredientes

  • Les noix de galles:

galles

Les noix de galles, qui constituent l’un des principaux apports de tannins, sont des excroissances tumorales produites sur les tiges, feuilles ou fruits de certains végétaux, suite à des piqûres d’animaux parasites. Un œuf va alors se développer et, sous l’afflux de la sève, un bourrelet va se former. Lors de l’éclosion, les insectes s’en échappent en perforant l’excroissance. Pour la confection de l’encre, ce sont les noix de galles intactes qui sont les plus intéressantes, car elles sont plus riches en acide tannique.

  • Le sulfate de fer:

ingredients2 - Copie

Ce sel métallique peut également se retrouver sous la dénomination « vitriol ». Il ne s’agit pas  ici d’acide sulfurique, mais du nom donné alors à divers sels métalliques, qui ont aujourd’hui le nom chimique de sulfates. On trouve par exemple du vitriol vert qui correspond à du sulfate de fer et du vitriol bleu, qui lui est à base de cuivre. Le nom vitriol proviendrait du latin « vitreolus » qui signifierait « qui rend vitreux », et, en y regardant de plus près il est vrai que le sulfate de fer ressemble beaucoup à du verre pilé !

  • La gomme arabique:

2008 10 - Copieingredients

Enfin, la gomme arabique (extraite par exsudation des acacias, pruniers, cerisiers ou autres lierres) favorise la prolifération des moisissures, ce qui permet d’augmenter la viscosité du mélange et de maintenir le précipité de tannate de fer formé par l’adjonction de sels métalliques aux tannins.

 

Fabrication de l’encre :

encre2Il faut tout d’abord broyer les noix de galles au mortier afin de les réduire en poudre et laisser cette poudre macérer dans un demi-litre d’eau pure (eau de pluie ou eau déminéralisée) pendant une semaine environ.

Avec une étamine la plus fine possible, filtrer le mélange et le placer dans un poêlon. Faire bouillir le filtrat et laisser-le réduire jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un quart du volume original. Pendant ce temps, dissoudre le sulfate de fer dans un peu d’eau. Ajouter ce mélange dans le poêlon ainsi que la gomme arabique réduite en poudre : un précipité noir se forme. Remuer le mélange, l’encre est prête ! Bien entendu, à chacun de jouer sur ses proportions pour trouver l’encre qui lui correspond.

 

Bibliographie :

– Monique Zerdoun Bat-Yehouda, Les encres noires au Moyen Age, jusqu’à 1600 .

– Monique Zerdoun Bat-Yehouda , « La
fabrication des encres noires » d’après les textes dans  Codicologica 5 – Les matériaux du livre manuscrit , p. 52 à 59.

– Moine Théophile, Traité des divers arts.

Felix sit annus novus

Posted by Mathilde  janvier 30, 2010  2 Comments »

voeux 2011 def

 

Enluminures utilisées:

Manuscrit Metz BM 1588, folio 183r –  Vierge à l’enfant et
donatrice agenouillée.   

– Manuscrit Metz BM 1588, folio 1v – Calendrier: Janus à double face, mangeant et
buvant
.  Il s’agit du dieu des portes, des passages et des commencements dans la mythologie romaine, on l’associa au mois de janvier.

Le manuscrit est feuilletable en ligne via ce
lien
:

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Le retour de l’hiver messin…

Posted by Mathilde  janvier 15, 2010  4 Comments »

 

L’an dernier, à la même saison, je regrettais de ne pas m’être confectionné des vêtements chauds et confortables pour affronter notre magnifique hiver messin (article à voir ici). Malgré le manque de sources sur certains éléments, j’ai décidé cette année de m’équiper convenablement et d’adopter la fameuse « tactique de l’oignon » consistant à accumuler épaisseurs de lin et de laine. Peu avant Noël, et profitant de la neige abondante, nous nous sommes rendus en bonne compagnie aux abords des remparts de Metz, à la porte des Allemands. Ce fut une excellente occasion pour tester les vêtements d’hiver, qui se sont révélés très confortables et chauds.

Ainsi, au-dessus de ma robe de lin bordeaux, je peux désormais porter un surcot sans manche, en laine bleue doublée de lin, comme l’on peut voir dans l’une des marges d’un manuscrit messin du début du XIVe siècle. J’ai trouvé plusieurs occurrences pour ce type de surcot dans le manuscrit Metz BM 1588 ainsi qu’au portail central de la cathédrale de Strasbourg (une vierge folle). Il s’agit de l’ancêtre du surcot « à porte d’enfer », dont vous pouvez voir l’évolution sur le blog de Perline (à voir ici).

 

montagesurcot

Mon ancienne fermeture de cape (une bande de tissu) s’est révélée vraiment peu pratique à l’usage car elle m’occupait toujours une main et ne fermait pas suffisamment. Une solution beaucoup plus pratique et confortable s’est proposée à moi par le biais de la statuaire et des sources iconographiques : une fermeture par boutonnage, comme sur cette statue d’une vierge sage du portail central de la cathédrale de Strasbourg (1280-1290) ou ce portrait d’une donatrice réalisé par le maître du Graduel de St. Katharinental (réalisé vers 1312). Mon personnage évoluant également dans une aire d’influence germanique aux alentours de 1300, cette solution m’a parut convenable et j’ai ainsi fermé cette cape par 5 boutons d’étain.

 

montagecape

 

Après plusieurs tentatives de voiles de diverses formes et matériaux, je n’ai pas trouvé de coiffe pratique qui protège suffisamment du froid, de la pluie ou de la neige. Même si mon voile d’étamine de laine me tiens chaud, je n’ai encore pas la dextérité nécessaire pour le fixer correctement en cas de grand froid ou de vent.

Malgré un manque de sources pour les chaperons féminins vers 1300, j’ai tout de même opté pour cet élément, sachant que des travailleuses en portent dans la bible de Maciejowski (mi-XIIIeme siècle) et qu’un chaperon boutonné apparaît dans le De Lisle Psalter, réalisé en Angleterre vers 1310. Il s’agit donc là d’une pure spéculation qui me permet, au moins, de ne pas attraper de pneumonie.

 

Enfin, grâce à Goscelin qui s’est révélé être un excellent gantier amateur, j’ai désormais une paire de gants en drap de laine blanc qu’il m’a totalement cousu à la main. J’ai rajouté une petite broderie en laine marron, au point d’arêtes. Il s’agit d’un prototype, des gants en cuir viendront prochainement, d’ailleurs Goscelin s’est réalisé sa propre paire de gants en cuir blanc, dont voici les photos, avec quelques sources iconographiques. J’attends les miens avec impatience, il seront en chevreau écru.

 

compogants

 

Deux enluminures issues du Livre d’images de Madame Marie.

Posted by Mathilde  novembre 15, 2009  4 Comments »

 

Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais posté de nouvelles réalisations dans le domaine de l’enluminure, tant nous étions absorbés, Goscelin et moi, dans des considérations plus techniques sur les outils et le mobilier des enlumineurs. Nous avons tout récemment repris notre courage à deux mains pour terminer chacun nos miniatures en cours, débutées lors d’un stage avec Renaud Marlier. Il s’agit de deux enluminures de grandes dimensions, issues d’un ouvrage du dernier quart du XIIIe siècle (terminé en 1285) : Le Livre d’images de Madame Marie (conservé à la Bibliothèque nationale sous la côte Nouvelle acquisition française 16 251).

A la recherche de Madame Marie…

Ce manuscrit se compose uniquement d’enluminures en pleine page (179 x 132 mm), illustrant des scènes de la vie du Christ puis de vies de saints. Le seul texte est une courte légende en dessous de chaque texte. A l’origine, le codex comportait 90 enluminures, contre 87 aujourd’hui. Il s’agissait sans doute d’un ouvrage destiné à accompagner son commanditaire dans ses prières, montrant par là-même l’importance des images religieuses dans les dévotions personnelles d’une riche laïque.  De cette dernière nous ne connaissons que le prénom, Marie. Selon Alison Stones, il pourrait s’agir de Marie de Rethel (morte en 1315), dame d’Enguien, qui vécu à Mons qui faisait alors partie du comté du Hainaut et du diocèse de Cambrai. Pour Andreas Bräm, il s’agirait plutôt de Marie de Gavre, cistercienne de Wauthier-Braine près de Nivelles, également dans le diocèse de Cambrai.

 

Si l’identité de « Madame Marie » reste incertaine, un colophon fort intéressant nous permet d’identifier l’un des deux peintres qui oeuvra pour ce manuscrit et de le dater : « Icis livres ici finist. Bone/ aventure ait qui lescrist/ Henris ot non lenlumineur/Deix le gardie de seshonneur/ Si fu fais lan m-cc-iiii xx-et v. ». Ce maître Henri est à rattacher un atelier d’enlumineurs dont l’activité se situe entre 1268 et 1291 dans le nord. Le second enlumineur, qui réalisa la majeure partie des images, est quant à lui anonyme. Le style des enluminures emprunte à la fois ses influences à la France, à l’Empire et à l’Angleterre et la présence de saints locaux (Gertrude de Nivelles, Waudru, Lambert, etc.) réaffirme l’appartenance de ce manuscrit au diocèse de Cambrai.

Réalisations :

De notre côté, nous avons choisi deux enluminures portant sur des sujets plus universels : une scène de la vie du Christ pour ma part (L’épiphanie, folio 25v), et la Charité de saint Martin (folio 89) pour Goscelin. Voici les originaux:

    

La dimension des miniatures est identique à celle du codex original, ce qui est très agréable pour traiter les détails. Nous avons décidé dès le départ de ne pas uniformiser nos réalisations, afin de percevoir le style de chacun. C’est ainsi que, par exemple, nous n’avons pas utilisé les mêmes pigments pour les aplats bleus du fond des enluminures.

L’Epiphanie :

La charité de saint Martin:

Bibliographie :

Alison Stones, Le livre d’images de Madame Marie – reproduction intégrale du manuscrit Nouvelles acquisitions françaises 16251 de la Bibliothèque nationale de France avec traduction et commentaires, Editions du Cerf (Paris), 1997.

Andreas Bräm, Das Andachtsbuch der Marie de Gavre, Paris, Bibliothèque nationale, Ms. nouv. acq. fr. 16251 : Buchmalerei in der Diözese Cambrai im letzten Viertel des 13. Jahrhunderts (Wiesbaden) – 1997

 L’intégralité du manuscrit BNF Nal Fr. 16251:

Désormais le site Gallica propose l’importation de lecteurs pour feuilleter les manuscrits vers les blogs, et le livre d’images de Madame Marie fait partie de cette sélection. Le voici donc.

 

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