Une patenôtre…

Posted by Mathilde  janvier 18, 2009  5 Comments »

Afin de compléter ma tenue de bourgeoise messine du début du XIVe siècle, je me suis penchée sur certains accessoires. Le chapelet a retenu mon attention car je l’ai retrouvé à deux reprises sur des miniatures du manuscrit Metz BM 1588 (feuilletable ici) , auquel mon personnage est sensé être contemporain. Après quelques recherches sur le sujet, je me suis décidé pour la fabrication d’une « patenôtre » ( ce terme vient du vieux français patenostre, dérivé des mots latins pater noster) en os et en corail, car ces matériaux sont très courants à l’époque. Elle compte 74 perles, tout comme un chapelet complet retrouvé lors de fouilles en Irlande. Les perles d’os ne sont pas totalement sphériques car leur mode de production ne permettait pas encore, aux alentours de 1300 de leur donner une rotondité parfaite. Enfin, une pampille de soie rouge vient compléter le tout.


Origine et usage à l’époque médiévale :

 

L’usage de rangs de perles comme moyen mnémotechnique pour répéter des prières est une pratique très ancienne. Dans certaines relions orientales, elle remonte à plusieurs milliers d’années. Pour le Christianisme, la première référence à ce système de comptage de prières remonte à l’ermite Paul d’Egypte, qui au IVe siècle emplissait les pans de ses vêtements de 300 petites pierres qu’il manipulait en répétant ses prières. Au VIIIe siècle, des prières répétitives commencèrent à être données comme pénitence. Il s’agissait le plus souvent du Pater Noster et, dans les communautés monastiques, des 150 Psaumes. A partir du XIIe siècle, avec l’essor du culte marial, on commença à introduire l’Ave Maria, qui donnera plus tard le Rosaire.

 

Les diverses sources :

Au niveau archéologique, ces objets de dévotion personnelle sont les éléments de joaillerie les plus courants et ils étaient utilisés aussi bien pas les clercs que par les laïcs. Les fouilles de Londres (réalisées entre 1974 et 1988) ont mis à jours de nombreuses perles isolées qui pourraient appartenir à ce type d’objet. En Irlande, le Waterford museum possède les deux plus anciens chapelets d’ambre conservés. Le premier est incomplet et se compose de 16 perles de formes diverses. Le second est l’un des rares exemples de chapelets complets : il se compose de 74 petites perles circulaires et de 9 grosses perles et fait 248 mm de long.

Amber Pater Noster, Waterford Museum of Treasures Collection, Ireland

Large Amber Pater Noster, Waterford Museum of Treasures Collection,
Ireland

Les variations des tailles des perles suggèrent la division pour les différentes prières, mais les intervalles nous sont inconnus, car aucun patenôtre ne nous est parvenu enfilé. Les fouilles de Londres tendent à montrer que les cordons étaient le plus souvent en soie, mais l’on a quelques traces de cordons en laine, en coton, en lin, en corde ou en ruban.  Il est à noter que dans ces mêmes fouilles londoniennes un cordon tubulaire tissé en soie datant de la fin du XIVe siècle à été découvert. Un autre chapelet complet a été trouvé dans la tombe de la comtesse Ela de Salisbury, enterrée en 1261 au couvent Augustinien de Lacock. Son corps était accompagné de perles 29 perles d’ambre bleue, blanche et jaune et de verre turquoise.
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Les miniatures sont également une source précieuse pour voir des patenôtres dans leur intégralité ainsi que leur forme. Pour ma part, je me suis inspiré de deux figures de femmes en prière issues du manuscrit Metz BM 1588, datant du début du XIVe siècle. Ces dernières portent des chapelets en forme de boucle, terminés par un pompon. Une autre miniature montre l’autre forme coexistante : un rang de 38 perles terminé aux deux extrémités par deux pompons. Ce manuscrit de 1353 provient de Silésie (Pologne) et illustre un récit hagiographique sur sainte Hedwige.
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Les matériaux et la fabrication :
Les Patenôtres les plus humbles étaient réalisées en corde nouée. Pour l’Europe du nord, les matériaux les plus utilisés sont le bois et l’os. D’ailleurs d’énormes quantités d’os découpés pour la réalisation de chapelets ont été trouvé dans dépotoirs d’ateliers à Bâle et Constance. Vers 1300, la fabrication de perles était plus « domestique » que professionnelle. Il s’agissait d’une production à petite échelle et les perles, fabriquées à l’aide d’un tour à archet dans les os long de bovidés, étaient plus souvent des anneaux que des sphères. Aux alentours de 1400, la forme des perles d’os changea car le choix des os se porta sur les métatarses du pied des bovins, où il est plus facile de faire des sphères. C’est à partir de cette époque que la production de chapelets augmenta considérablement. Ces perles en os étaient généralement d’un très petit diamètre (4-6 mm) mais l’on trouve également quelques perles d’un diamètre un peu plus élevé (7-12 mm), ce qui tend également à prouver l’existence d’une division des prières entre les Pater Noster et l’Ave Maria.

La méthode de fabrication en os et bois visible sur une miniature de 1484 représentant un fabricant de 
patenôtre au travail, utilisant un simple tour à archet. Il a, suspendu devant lui, un cordon droit se terminant par deux pompons, une boucle de 10 perles, et plusieurs autres boucles comprenant entre 20 et 50 perles.

A Paris, ces artisans étaient organisés en guildes (métiers), différents suivant la matière première utilisée. Ainsi, pour Paris en 1260, le livre des métiers d’Etienne Boileau recense 3 branches de patenotriers : une pour les fabricants de chapelets en os et/ou corne, une autre pour ceux de corail et de nacre et enfin la dernière pour ceux d’ambre et de jais.

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Les perles de patenôtres pouvaient revêtir diverses formes, comme le montrent la première enluminure issue du manuscrit Metz BM 1588 ainsi que les chapelets d’ambre conservés en Irlande. Certes la majorité des perles étaient de forme ronde mais parfois des perles en forme de losange pouvaient être utilisées, ainsi que des éléments cylindriques, des disques ou des anneaux.

 

Comme le montrent cette même miniature, la tombe de la comtesse Ela de Salisbury ainsi que le règlement des métiers d’E. Boileau, de nombreux matériaux étaient utilisés pour composer un même chapelet : on trouve ainsi parfois des graines, des noix, de l’os, de la corne, des coquillage, du bois, du verre, de l’argile, de la nacre, de l’or, de l’argent, des perles d’émeraude, de saphir, de diamant, de jaspe, de cristal de roche et d’ivoire. L’ambre et les pierres semi-précieuse étaient couramment utilisés, notamment pour marque la séparation entre les décades (rangs de 10 perles), tout comme le corail.  Les matériaux des perles étaient choisis pour leur beauté mais aussi pour les propriétés mystiques attribuées aux pierres : ainsi l’améthyste était sensée protéger de l’ivresse, le corail renforcer le cœur et l’émeraude combattre l’épilepsie. Le corail était s’en doute l’élément semi-précieux le plus populaire, car il combinait une grande légèreté, une couleur symbolique (symbolisant peut être le sang, la destinée et le pouvoir de la Pentecôte) et il passait pour protéger du « mauvais œil ».

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Bibliographie :

– A. Gottschall, Prayer Bead Production and use in Medieval England, University of Birmingham.

– A. Winston-Allen, Stories of the Rose: The Making of the Rosary in the Middle Ages, University Park – Pennsylvania.

– G. Egan & F.Pritchard,  Dress Accessories c. 1150-c.1450, (fouilles archéologiques de Londres).

– E. Crowfoot, F. Pritchard & K. Staniland,  Textiles and Clothing, c.1150-c.1450, (fouilles archéologiques de Londres).

 

Anno domini MMIX

Posted by Mathilde  janvier 01, 2009  4 Comments »

Encore des tablettes de cire…mais miniatures!

Posted by Mathilde  novembre 20, 2008  4 Comments »

Usage des carnets de cire au Moyen Age :

Toujours sur ma lancée après la fabrication de mon codex composé de tablettes reliées et sculptées, j’ai pensé qu’il serait intéressant de fabriquer un autre type de tablettes, à usage essentiellement marchand, que l’on nomme des carnets. C’est ainsi que l’on nomme tout regroupement de tablettes (sous la forme de codices ou dans un contenant) si ces dernières font moins de 10 cm de côté). C’est en effectuant des recherches sur les fouilles archéologiques de York que je suis tombé devant un item qui m’a beaucoup intéressé et dont je me suis inspiré, tout du moins pour la forme. Au niveau de la datation, ce carnet de cire de York date de la fin du XIVe siècle mais d’autres exemples forts semblables et lacunaires existent pour la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle. Ainsi, les archives d’état de Florence conservent 6 tablettes en chêne de 113mm x 69mmn datant de la fin du XIIIe siècle et ayant appartenu à un marchand de la cité, qui  y inscrivait ses comptes. De même, la bibliothèque nationale conserve sous la cote BNF Lat. 243 quatre tablettes double-face de 75mm x 140mm, provenant de Beauvais et datant du début du XIVe siècle. Ces deux exemples tendent à prouver que l’usage de ces carnets de cire était courant dans le monde marchand à l’époque qui m’intéresse tout particulièrement. Et les descriptions de ces objets sont proches de l’item retrouvé à York, qui est un petit peu plus tardif.

Des modèles beaucoup plus luxueux, notamment en ivoire ont été conservés, comme cet ensemble de 6 tablettes d’ivoire de 60mm x 30mm, datant de la fin du XIVe siècle et probablement fabriqué en France. La première tablette est décorée d’une crucifixion et la dernière d’une Vierge à l’enfant. Les tablettes internes sont évidées des 2 côtés pour y recevoir la cire. Le tout a été conservé avec son étui d’origine en cuir bouilli. Il est a noté que le musée de Namur possède une pièce semblable, de la moitié du XIVe siècle, avec un étui orné de scène représentant Tristan et Iseult.

Les carnets de York :

Il s’agit de tablettes miniatures (30mm x 50mm et 15mm d’épaisseur) à placer dans un étui en cuir et à suspendre à la ceinture. Les fouilles archéologiques de York ont permis de trouver cet objet dans Back Swinegate street, un quartier résidentiel et artisanal. Les tablettes ne sont pas reliées entre elles, mais rangées dans un étui de cuir, décoré d’une feuille de chêne incisée dans le derme. Après uneanalyse aux rayons x, on en a déduit que le style, en métal, était également conservé dans l’étui. Après un long travail de stabilisation du bois et de la cire, on a pu séparer les différents éléments et ainsi rendre visibles les écritures sur les tablettes.



Les paléographes ont ainsi pu remarquer qu’il y avait trois textes différents, et que l’écriture utilisée, la 
Cursiva Anglicana, permettait de dater ces éléments de la fin du XIVe siècle. Le premier texte, en « anglais moyen » est un extrêmement lacunaire mais une phrase peut fairepenser à un poème d’amour : «  …still she did not answer me, but she didn’t say no… » (…elle ne m’a pas encore répondu, mais elle n’a pas dit non…). Le second texte est une liste de comptes et le troisième est sans doute un brouillon de lettre officielle en latin, avec des formules d’usage. Il s’agit donc d’un carnet très composite qui confère à cet objet le rôle de pense-bête. Il appartenait à quelqu’un qui  connaissait le latin et la langue vernaculaire, et qui était impliqué dans la vie commerciale et dans les démarches administratives. Et cette personne avait peut être couché ses états d’âme au travers du poème… Quelle agréable manière, plus de 6 siècles plus tard , du faire connaissance avec le propriétaire de cet objet…

Réalisation :


Le centre archéologique de York a réalisé une reconstitution de cet objet, à partir des analyses en laboratoires et les recherches en paléographie. Une large partie de la « renaissance » de ces tablettes est visible sur leur site internet, de la découverte de l’objet à son traitement, en passant par son analyse radiographique (voir l’image ci-contre). .

Pour ma part, j’ai réalisé les tablettes en sapin, car l’utilisation du chêne pour les grandes tablettes m’avait quelque peu dissuadé de réemployer un bois avec autant de grain, surtout en miniature. La cire mêlée est exactement la même que pour les grandes tablettes. Le style est en buis, mais peut-être le changerais-je dans un futur proche pour un style de métal, comme sur l’original de York. Mon frère Guillaume, excellent artisan du cuir a réalisé l’étui, en assemblant 2 éléments (le fond + le tour), mais je lui ai demandé de ne pas reproduire la décoration en cuir repoussé qui était sur l’étui original. J’ai enfin réalisé un cordon aux doigts afin de passer le tout à la ceinture. Ces tablettes seront une bonne manière d’aborder les diverses formes de l’écrit à l’époque médiévale car son aspect terriblement proche, à mi-chemin entre le PALM et les « post-it » nous rend son usage très familier.


Encore un grand merci à Guillaume pour sa dextérité dans le travail du cuir!

Sources :


 La découverte et la restauration des tablettes de York sur le site internet du centre archéologique 
de la ville.


 
Un ouvrage en italien sur les tablettes du marchand florentin à la fin du XIIIe siècle : Armando,Petrucci, Le tavolette cerate fiorentine di casa Majorfi : edizione, riproduzione e commento, Rome, 1965.

 La thèse d’E. Lalou, Les tablettes de cire médiévales, dont la position de thèse est disponible sur la base Persée (contient une recension des carnets de cire en appendices). 

 Site de la bibliothèque royale de Bruxelles, avec une présentation des tablettes en ivoire.

 Site du musée archéologique de Namur avec une présentation des tablettes et de leur étui.

Journées du patrimoine 2008 – Musée de la Cour d’Or

Posted by Mathilde  octobre 01, 2008  2 Comments »

Première sortie pour les prémices de notre atelier d’enlumineurs messins le dimanche des journées du Patrimoine au musée de la Cour d’Or de Metz, mais quelle sortie !!


Autant vous dire que j’étais plus qu’impatiente de pouvoir concrétiser tant de choses à la fois : d’abord faire plus amples connaissances avec cette association vraiment très sympathique et riches de mille talents, mais également de pouvoir montrer aux visiteurs les techniques de l’art de l’enluminure et puis de pouvoir retourner dans ce superbe musée, où j’ai passé tant de temps lorsque j’étais encore étudiante…c’est un peu ma madeleine à moi !

 


Une partie de notre étal: les outils du copistes (calame, plume et canivet), la préparation du parchemin, la fabrication du liant (gomme arabique, eau de miel et blanc d’œuf rompu), les différents pigments naturels dont nous disposons et le matériel nécessaire à la pose de l’or.

 

C’est ainsi que, le dimanche matin, nous avons déménagé une partie de notre mobilier et nos outils d’enlumineurs dans le grenier de Chèvremont. Une ambiance particulière se dégage de tels lieux, pleins du souvenirs des évènements passés et c’est un plaisir que de tenter de faire revivre temporairement ces vieilles pierres. Après avoir fait la connaissance avec les autres ateliers, nous avons installé notre étal : différents outils et matériaux y étaient exposés, reflétant les différentes phases de la fabrication des manuscrits au tout début du XIVe siècle, ainsi que des travaux, achevés ou non.




Goscelin en plein cernage de sa miniature, extraite du livre d’images de Madame Marie. Pour ce faire il utilise du noir d’ivoire à la détrempe, préparé à l’avance dans un godet en coquillage.

 

 

 

 

 

 

Et c’est donc vêtus de nos costumes inspirés du Bréviaire de Renaud de Bar que nous avons accueillis les nombreux visiteurs (2000 personnes pour la journée de dimanche…). Durant la journée nous avons pu rendre visite aux différents étals présentés dans la cour: calligraphie, épices, armement, forge, enseignes de pélerinages, hypocras, tissage et filage. Et c’est non sans nostalgie que j’ai retrouvé de nombreuses connaissances messines.

 

 

 

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