Des tablettes de cire: fabrication et usage

Posted by Mathilde  juillet 23, 2008  6 Comments »
Fabrication de tablettes de cire:

 

 

Un scriptorium pouvant être à la fois un lieu de copie d’œuvres rédigées préalablement sur des tablettes de cire et un commerce pouvant se doter de livres de comptes rédigés sur ce même matériel, je me suis décidé il y a quelques temps à réaliser mes propres tablettes. Se posait pour moi le problème du travail du bois et c’est donc sans grandes connaissances dans les diverses essences que je me suis lancé dans cette réalisation et que j’ai jeté mon dévolu sur de belles planches de chêne, qui se sont bien entendu révélées très difficiles à sculpter (la prochaine fois ce sera un autre bois…). Heureusement, un ami menuisier à la retraite, Cyrille, à tôt fait de me donner quelques conseils et de me prêter quelques outils pour creuser le bois. Une fois les faces internes réalisées, je me suis longuement demandé si j’allais décorer la couverture: au XIIIe siècle, la peinture des tablettes était proscrites et la sculpture était l’unique solution qui se présentait à moi. Je me suis alors inspiré des tablettes de comptes de la ville de Torùn pour le motif, mais le grain du chêne étant trop important je n’ai pas pu graver de la même manière. J’ai dû inciser plus profondément le bois. Enfin, mes anciens cours de reliure (sous la houlette du formidable Cyrille, et oui, encore lui!) m’ont été bien utiles pour lier les deux tablettes entre elles par un systèmes de lanières de cuir et de chevilles.



J‘ai ensuite passé le tout au brou de noix et je les ai cirées. Enfin, de la cire d’abeilles a été fondue puis amalgamée à de la thérébentine, afin de lui donne une constistance un peu molle et des pigments naturels, une terre verte de Nicosie et du noir de fumée, lui ont donné cette coloration. Enfin, un style, réalisé il y a quelques années par le forgeron de Guédelon est venu complété cet ensemble. Tout au long de leur fabrication, je me suis basé sur les travaux d’Elisabeth Lalou, que ce soit au niveau des dimensions, de la composition de la ciré mélée ou du système de reliure.

Usage à l’époque médiévale:

Les tablettes de cire (ou tabulae) sont un des supports provisoires de l’écriture ayant eu une durée de vie exceptionnelle dans l’histoire de l’écriture. Leur origine remonte à la plus haute Antiquité (3000 avant Jésus Christ ) et on en trouve encore des traces jusqu’en 1850, à Rouen sur la criée au poisson. Il s’agissait d’un support d’écrit transitoire. Cela s’explique par le coût du parchemin, qui était encore fort cher au XIIIe siècle et par la nature des écrits réalisés sur tablettes: essais d’écriture enfantins, listes devant être détruites, notes rapides, brouillons d’oeuvres littéraires ou encore esquisses de dessin. Parfois, l’ardoise était également utilisée en tant que brouillon.


Au Moyen-Age, l’utilisation de ces tablettes est avérée dans plusieurs catégories sociales. Elles servaient aux écoliers pour apprendre leur alphabet et aux étudiants pour prendre des notes durant les cours ou les sermons. Les tabellions et les agents des villes y inscrivaient des textes administratifs (comptes royaux, comptes des villes, inventaires de bibliothèques, listes de loyers ou de cens, etc.). Elles servaient également de brouillon pour les oeuvres littéraires, mais nous n’avons que peu de traces de cet usage. Les tablettes comportant des comptes ont en revanche plus facilement traversé les siècles: toutes les personnes qui comptaient écrivaient d’abord sur la cire, qu’elles soient comptables de prince ou simples marchands. Les villes utilisaient également les tablettes pour leurs comptes, comme on peu le voir à travers l’extraordinaire collection de tablettes de la ville polonaise de Torùn, dont je me suis inspiré, datant du XIIIe siècle jusqu’à 1530 (plus de 120 tablettes très souvent regroupées en codices).

Formes et matériaux:

Leurs formes sont diverses, ainsi que les matériaux utilisés: ainsi les orfèvres fabriquaient des tablettes d’or ou d’argent. Les tablettes d’ivoire pouvaient être fabriquées par le corps des orfèvres ou celui des tabletiers. Certaines étaient très finement sculptées, comme sur cet exemplaire de la fin du  XIVe siècle, conservé au musée du Louvre.

 

Lforme la plus courante et la plus simple à l’époque médiévale consiste en des planchettes de bois creusées en cuvette, dans laquelle une cire mêlée à diverses substances était coulée. En général, ces feuillets font une trentaine de centimètres de long sur une vingtaine de large. La plupart des tablettes sont de forme rectangulaire, et quelques unes ont un bord arrondi, comme sur cette représentation d’Hildegarde von Bingen:


Les planchettes étaient ensuite assemblées pour former un codex, pouvant aller de deux à seize feuillets. Peu de tablettes nous sont parvenues avec leur reliure d’origine mais on sait quelles étaient parfois reliées à l’aide de charnières (fin XVe siècle), au moyen de lanières de cuir (c’était le cas pour les tablettes de saint Louis  ou celles de Torùn) ou par un morceau de parchemin collé sur toute la longueur du dos du codex. Le bois le plus employé pour ces tablettes est le buis, qui est l’essence la plus utilisée par les tabletiers d’après le Livre des métiers d’Etienne Boileau. Néanmoins on en trouve également en cèdre, en hêtre, en ébène, en cyprès, en platane, en chêne, en frêne ou encore en conifère. Toujours d’après le Livre des métiers, la face externe de ces tablettes ne devait pas être peinte mais pouvait être sculptée ou gravée. La cire pouvait par contre être colorée: on trouve ainsi des tablettes à la cire noire, d’autres à la cire vertes et quelques rares tablettes remplies de cire rouge. Certaines étaient emplies de cire jaune, c’est à dire pure. Afin de ramollir la cire, on y ajoutait de la poix, de l’huile ou de la térébenthine. On écrivait sur ces tablettes à l’aide d’un style en bois, en os, en fer ou en argent: le bout pointu de cet outil servait à écrire en formant des sillons dans la cire alors que l’autre extrémité, évasée, servait à effacer l’écriture en aplatissant la cire.

 

   Sources:

Cet article a été rédigé en partie d’après la position de thèse de l’Ecole des Chartes d’E. Lalou, intitulée « Les tablettes de cire médiévales », disponible sur la base Persée à cette adresse

Le site de la ville de Torùn (Pologne) comporte de nombreux clichés de ses tablettes de comptes.

Une base de données recensant de nombreuses tablettes se trouve sur ce site.

Le livre des métiers d’Etienne Boileau disponible dans son édition de 1879 sur Gallica:   http://visualiseur.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110190t

Et pour finir une petite vidéo du magazine  Connaissance des Arts sur les tablettes de cire de Jean Sarrazin, chambellan de saint Louis, contenant les plus anciens comptes royaux conservés.

XXIXeme fête médiévale de Rodemack

Posted by Mathilde  juillet 14, 2008  2 Comments »

Comme chaque année, à la fin du mois de juin, la cité de Rodemack organise en grand marché médiéval et de nombreuses troupes et échoppes d’artisans y sont présents. En tant que voisine de cette localité, c’est l’occasion idéale pour revoir de vieilles connaissances ou lier de nouveaux contacts. Malheureusement cette visite a été raccourcie par quelques contretemps , ce qui fait que je n’ai pas rencontré ou assez discuté avec tout le monde, mais je me rattraperai une autre fois…

C‘est dans le campement des Archers de Sire Contet que nous avons posés nos pénates, Goscelin et moi: cette année ils avaient été installés sous de frais ombrages, dans le parc du château, ce qui a un peu atténué la chaleur. Ce fut un excellent moment pour nous retrouver tous et je remercie Patrick et toute sa compagnie pour leur accueil et leur bonne humeur. En descendant au cœur de la cité nous avons retrouvé des connaissances (Lucien le potier, Jeanf et Glouby, …) et j’y ai même rencontré mon frère Guillaume qui venait s’approvisionner en cuir pour ses réalisations!

Ce fut également l’occasion de tester nos nouveaux costumes et  je suis surprise par leur confort et la liberté de mouvement que nous avons en les portant (je ferai un article les concernant prochainement). Ce weekend de retrouvailles et de découverte fut une excellente façon de commencer les festivités médiévales estivales. Vivement la XXXeme édition!

Nouvelle enluminure inspirée du codex Manesse…et nouvel enlumineur!!

Posted by Mathilde  juin 03, 2008  3 Comments »

Encore une me direz-vous! Mais cette fois-ci c’est un peu différent puisque ce n’est pas moi qui l’ai réalisée mais mon cher Goscelin. Je dois avouer que j’ai été stupéfaite par la qualité de sa réalisation, sachant qu’il s’agit de sa première enluminure!!!!!!  Bon, c’est vrai qu’il peint depuis longtemps, notamment à la peinture acrylique et qu’il a un je-ne sais-quoi dans le coup de pinceau qui restitue magnifiquement le moindre détail. Pourtant ce n’est pas simple de passer aussi abruptement de ces techniques modernes à la lente pose des différentes couches de carnation, il a d’ailleurs été fort surpris par cette superposition. Et au-delà de l’aspect technique, j’ai trouvé fabuleux ces longues heures passées attablés côte à côte à nos enluminures respectives, c’est véritablement une passion commune!! Nous envisageons d’ailleurs de faire des enluminures « à quatre mains », profitant des spécialisations de chacun… Ne lui dites pas mais j’envie secrètement la manière dont il a traité les plis des deux tuniques des personnages…je pense lui voler son secret d’atelier !!

 

 

Il s’est inspiré du folio 262 verso du Codex Manesse, représentant « Herr Goeli », un Minnesinger rhénan de la fin du XIIIe siècle. Les deux personnages jouent au « jeu de tables, l’ancêtre du backgammon. Comme dans mes enluminures, la forme du cadre a été modifiée, et le cimier et les armoiries ont été retirés, comme vous pouvez le voir sur l’original:

 

Réalisations d’après le Codex Manesse

Posted by Mathilde  avril 29, 2008  3 Comments »
Une fois n’est pas coutume j’ai décidé un peu de mes limites chronologiques pour réaliser quelques enluminures issues du Codex Manesse (autrement appelé Große Heidelberger Liederhandschrift). J’aime particulièrement les miniatures issues de ce codex qui, à mes yeux, représentent au mieux l’idéal de l’amour courtois. Tout est un vrai ravissement : le choix des couleurs, le modelé des visages et des plis ainsi que le thème des scènes. Mon interprétation de 2 enluminures de ce recueil n’a pas vraiment de lien avec mon projet personnel, même si j’ai utilisé les mêmes matériaux, et tout ceci a été fait par pur plaisir.
Un peu d’histoire:

Le codex Manesse, aujourd’hui conservé à la bibliothèque universitaire de Heidelberg, est un vaste recueil de poésies courtoises, réunies à la fin du XIIIe siècle par un homme de loi zurichois, Rüdiger Manesse et son fils, Johannes. Il a semble-t-il été réalisé en Alsace entre 1300 et 1330. Le codex contient les textes de chansons d’amour composées en allemand médiéval (Mittelhochdeutsch) par des poètes reconnus de leur époque et dont plusieurs étaient des dirigeants importants. Ces poètes, les Minnesänger, sont en quelque sorte les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Le noyau du manuscrit est formé des oeuvres de 110 auteurs dont les textes ont été copiés en 1300 ou dans les années qui suivent. Ce n’est qu’après la mort de Rüdiger Manesse qu’on ajouta (jusqu’en 1330/1340) les oeuvres de trente autres poètes.
On ignore qui mena ce travail complémentaire. Le Codex Manesse a été conçu selon un plan. D’un côté, les poètes sont ordonnés hiérarchiquement: d’abord l’empereur Henri VI de Hohenstaufen et 
son petit-fils Conrad IV, puis les rois, ducs, comtes et barons et enfin les poètes n’appartenant pas à la noblesse, la majorité.


Le manuscrit compte 137 miniatures, qui forment une série de « portraits » de chaque poète qui sont sources de renseignements intéressants sur les costumes, coutumes et armoiries de l’époque. Les personnages sont souvent placés dans des positions sophistiquées qui trahissent un certain maniérisme. Celles-ci sont prétexte à créer un riche drapé. Les visages restent encore assez stéréotypés. Cependant, les personnages sont caractéristiques des canons gothiques. Un grand nombre de nobles y sont représentés dans leur tenue d’apparat ou équipés en tenue de tournois. Ils sont reconnaissables grâce à leurs symboles héraldiques bien que leur visage soit parfois caché par un heaume.

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Mes réalisations :

 

J’ai réalisé pour l’instant deux enluminures d’après ce manuscrit : il s’agit de deux scènes d’amour courtois. Mais je n’ai à aucun moment voulu reproduire les miniatures, il s’agissait pour moi de me les approprier et de les modifier afin de les faire coïncider avec un contexte assez personnel. C’est pourquoi on ne retrouve pas la forme oblongue du cadre multicolore qui entoure les enluminures ainsi que les blasons des Minnesänger. J’ai également rajouté des éléments (texte, phylactères ou changé quelques nuances de couleur), comme vous pouvez le voir en comparaison avec les originaux que voici:.

    


Ainsi la première miniature s’inspire du folio 249v représentant « Herr Konrad von Altstetten » en charmante compagnie. Goscelin m’ayant fait comprendre à plusieurs reprises qu’il aimait particulièrement la scène représentée, j’ai donc décidé de m’en inspirer pour réaliser un cadeau de Noël assez personnalisé. J’ai placé les personnages dans un cadre carré, en retirant le haume et l’écu de la partie supérieure. Puis j’ai changé les couleurs des vêtements afin que ceux-ci correspondent d’avantages avec nos propres costumes médiévaux, modifié les coloris des cheveux des protagonistes pour qu’ils nous ressemblent un peu plus et enfin, j’ai ajouté 2 phylactères où se trouvent nos deux prénoms en latin. Bref tout ces petits changements pour nous représenter sur un enluminure s’inspirant du Codex Manesse…
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La seconde enluminure s’inspire du folio 252r, représentant « Herr Hug von Werbenwag ». Ici j’ai aussi j’ai retiré le cadre allongé pour le remplacer par en format plus compact (car j’ai retiré le blason et le heaume, qui sont inachevés sur l’original). Lors de la mise en couleur, j’étais pratiquement à court de pigment vert (malachite, très cher) d’où sa faible intensité et son remplacement à certains endroits. J’ai adjoint à cette miniature un court extrait en français moderne du lai du chèvrefeuille de Marie de France, en écriture gothique « textura quadratta » du XIVe siècle. L’idée m’est venue en comparant l’enlacement des personnages à celui du chèvrefeuille et du coudrier, évoqué dans ces vers. Et j’ai souhaité un texte clair et lisible de tous, d’où le choix d’une version « moderne » et d’interlignes bien plus espacés que dans les manuscrits d’alors.
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Je vous invite à aller jeter un coup d’oeil sur ce lien, où se trouve la numérisation du manuscrit original, conservé à l’université d’Heidelberg :
http://www.manesse.de/manesse0-9.shtml   et d’où je tire les photos présentes sur ce blog.

Et si la langue de Goethe ne vous insupporte pas, il existe cet ouvrage très intéressant: Ingo F. Walther, Codex Manesse. Die Miniaturen der Großen Heidelberger Liederhandschrift, éditions Insel.

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