Réalisations d’après le Codex Manesse

Posted by Mathilde  avril 29, 2008  3 Comments »
Une fois n’est pas coutume j’ai décidé un peu de mes limites chronologiques pour réaliser quelques enluminures issues du Codex Manesse (autrement appelé Große Heidelberger Liederhandschrift). J’aime particulièrement les miniatures issues de ce codex qui, à mes yeux, représentent au mieux l’idéal de l’amour courtois. Tout est un vrai ravissement : le choix des couleurs, le modelé des visages et des plis ainsi que le thème des scènes. Mon interprétation de 2 enluminures de ce recueil n’a pas vraiment de lien avec mon projet personnel, même si j’ai utilisé les mêmes matériaux, et tout ceci a été fait par pur plaisir.
Un peu d’histoire:

Le codex Manesse, aujourd’hui conservé à la bibliothèque universitaire de Heidelberg, est un vaste recueil de poésies courtoises, réunies à la fin du XIIIe siècle par un homme de loi zurichois, Rüdiger Manesse et son fils, Johannes. Il a semble-t-il été réalisé en Alsace entre 1300 et 1330. Le codex contient les textes de chansons d’amour composées en allemand médiéval (Mittelhochdeutsch) par des poètes reconnus de leur époque et dont plusieurs étaient des dirigeants importants. Ces poètes, les Minnesänger, sont en quelque sorte les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Le noyau du manuscrit est formé des oeuvres de 110 auteurs dont les textes ont été copiés en 1300 ou dans les années qui suivent. Ce n’est qu’après la mort de Rüdiger Manesse qu’on ajouta (jusqu’en 1330/1340) les oeuvres de trente autres poètes.
On ignore qui mena ce travail complémentaire. Le Codex Manesse a été conçu selon un plan. D’un côté, les poètes sont ordonnés hiérarchiquement: d’abord l’empereur Henri VI de Hohenstaufen et 
son petit-fils Conrad IV, puis les rois, ducs, comtes et barons et enfin les poètes n’appartenant pas à la noblesse, la majorité.


Le manuscrit compte 137 miniatures, qui forment une série de « portraits » de chaque poète qui sont sources de renseignements intéressants sur les costumes, coutumes et armoiries de l’époque. Les personnages sont souvent placés dans des positions sophistiquées qui trahissent un certain maniérisme. Celles-ci sont prétexte à créer un riche drapé. Les visages restent encore assez stéréotypés. Cependant, les personnages sont caractéristiques des canons gothiques. Un grand nombre de nobles y sont représentés dans leur tenue d’apparat ou équipés en tenue de tournois. Ils sont reconnaissables grâce à leurs symboles héraldiques bien que leur visage soit parfois caché par un heaume.

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Mes réalisations :

 

J’ai réalisé pour l’instant deux enluminures d’après ce manuscrit : il s’agit de deux scènes d’amour courtois. Mais je n’ai à aucun moment voulu reproduire les miniatures, il s’agissait pour moi de me les approprier et de les modifier afin de les faire coïncider avec un contexte assez personnel. C’est pourquoi on ne retrouve pas la forme oblongue du cadre multicolore qui entoure les enluminures ainsi que les blasons des Minnesänger. J’ai également rajouté des éléments (texte, phylactères ou changé quelques nuances de couleur), comme vous pouvez le voir en comparaison avec les originaux que voici:.

    


Ainsi la première miniature s’inspire du folio 249v représentant « Herr Konrad von Altstetten » en charmante compagnie. Goscelin m’ayant fait comprendre à plusieurs reprises qu’il aimait particulièrement la scène représentée, j’ai donc décidé de m’en inspirer pour réaliser un cadeau de Noël assez personnalisé. J’ai placé les personnages dans un cadre carré, en retirant le haume et l’écu de la partie supérieure. Puis j’ai changé les couleurs des vêtements afin que ceux-ci correspondent d’avantages avec nos propres costumes médiévaux, modifié les coloris des cheveux des protagonistes pour qu’ils nous ressemblent un peu plus et enfin, j’ai ajouté 2 phylactères où se trouvent nos deux prénoms en latin. Bref tout ces petits changements pour nous représenter sur un enluminure s’inspirant du Codex Manesse…
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La seconde enluminure s’inspire du folio 252r, représentant « Herr Hug von Werbenwag ». Ici j’ai aussi j’ai retiré le cadre allongé pour le remplacer par en format plus compact (car j’ai retiré le blason et le heaume, qui sont inachevés sur l’original). Lors de la mise en couleur, j’étais pratiquement à court de pigment vert (malachite, très cher) d’où sa faible intensité et son remplacement à certains endroits. J’ai adjoint à cette miniature un court extrait en français moderne du lai du chèvrefeuille de Marie de France, en écriture gothique « textura quadratta » du XIVe siècle. L’idée m’est venue en comparant l’enlacement des personnages à celui du chèvrefeuille et du coudrier, évoqué dans ces vers. Et j’ai souhaité un texte clair et lisible de tous, d’où le choix d’une version « moderne » et d’interlignes bien plus espacés que dans les manuscrits d’alors.
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Je vous invite à aller jeter un coup d’oeil sur ce lien, où se trouve la numérisation du manuscrit original, conservé à l’université d’Heidelberg :
http://www.manesse.de/manesse0-9.shtml   et d’où je tire les photos présentes sur ce blog.

Et si la langue de Goethe ne vous insupporte pas, il existe cet ouvrage très intéressant: Ingo F. Walther, Codex Manesse. Die Miniaturen der Großen Heidelberger Liederhandschrift, éditions Insel.

Le canivet

Posted by Mathilde  mars 01, 2008  6 Comments »

Il y a quelques temps déjà, mon cher et tendre Goscelin s’est mis en tête de m’offrir un couteau pour copiste, que l’on nomme canivet. Après de nombreuses péripéties et de nombreux échanges de mails avec un coutelier anglais, me voici en possession d’un petit bijou d’os et acier, tranchant comme un rasoir…le parchemin n’a qu’à bien se tenir !!!!


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Qu’est-ce qu’un canivet ?

Comme je l’ai dit, il s’agit d’un instrument tranchant très souvent représenté sur les enluminures, un couteau avec une lame à la forme très spécifique. Dans les textes latins, on le nomme tantôt cultellus (petit couteau), tantôt scapellus. Plus tardivement dans la période médiévale on le nomma canipulum qui donnera le français canivet (ou quenivet) ainsi que l’anglais knife.

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Le canivet, un outil polyvalent :

 

Dans les miniatures on peut remarquer qu’il est tenu de diverses manières par les copistes, suivant la tâche à accomplir. Ce véritable « couteau suisse avant l’heure » peut avoir 3 fonctions, du fait de sa lame :

  • Le premier usage est de maintenir la page de parchemin immobile. Pour ce faire, comme on peut le voir sur cette miniature, le copiste piquait la pointe du canivet dans le parchemin, de manière superficielle afin de ne pas endommager le support. Cette nécessité de maintenir le parchemin s’explique par la posture du copiste, qui écrivait à main levée, sans prendre appui sur ses mains.

 

  • La seconde fonction du canivet est de tailler les pointes des plumes, grâce à sa grande lame latérale. En effet, les principaux outils scripteurs utilisés pour écrire sur le parchemin étaient la plume et le calame. Mais ces outils s’usent assez vite et leurs becs ont besoin d’être taillés fréquemment.

 

  • Enfin, le canivet peut être utilisé comme un grattoir et ainsi permettre de corriger des erreurs de copies. En langage codicologique, le verbe correspondant à cette action est « éraser », c’est-à-dire « supprimer une lettre, un mot ou un passage à l’aide d’un grattoir (D. Muzerelle).  Le grattoir permettait également la suppression de mentions liminaires devenues gênantes (marques de possession par exemple). Cette pratique peut être également rapprochée de celle des palimpsestes, ces « manuscrits anciens grattés puis recouverts d’une seconde écriture » (E. Littré).

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Quelques détails techniques de coutellerie….


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A noter que d’après l’artisan ayant fabriqué cette pièce, le type de montage de la soie utilisé pour mon canivet ne serait plutôt rare au XIIIe siècle puisqu’il s’agit d’un montage de soie classique (classic tong), où une lamelle prolongeant la lame est prise en sandwich entre les deux « tranches » du manche, le tout fixé à l’aide de rivets. Avant le XVe siècle la grande majorité des couteaux étaient montés en « whittle tong », c’est-à-dire qu’une pointe prolongeant la lame était enfoncée dans un trou creusé dans l’axe du manche, lequel manche est dans ce cas d’une seule pièce. Une bague en métal était souvent placée entre la lame et le manche pour consolider le tout.

 

Une robe de bourgeoise messine de la fin du XIIIe siècle

Posted by Mathilde  janvier 02, 2008  No Comments »

Comme vous le savez, mon personnage est une artisane, enlumineresse, résidant en la ville de Metz à l’extrême fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle. C’est pourquoi j’ai décidé d’utiliser les sources messines disponibles (enluminure et statuaire) pour réaliser ce costume, qui sera amélioré au fur et à mesure. En voici les différents éléments dans sa première mouture:

  • Une robe en lin bordeaux: Cette robe a été réalisée à partir d’un patron basique en T avec des godets de part et d’autre, afin de donner plus d’ampleur. Pour donner une plus grande liberté de mouvement, des losanges d’aisance sont placés sous les aisselles. Un amigaut permet de d’ajuster le col et il se clôt par un fermail de laiton. Le col est orné de broderies en laine fine rose pâle (des rinceaux de feuilles et de fleurs d’après les décorations marginales des manuscrits de cette période).  Ce type de vêtement est montré à plusieurs reprises dans les manuscrits de Renaud de Bar et est extrêmement courant à l’époque. La taille est ajustée par une fine ceinture de cuir, à la boucle et au mordant en laiton également. Dans un futur plus ou moins proche, je pense que j’opterai pour une ceinture en galon. 

  • Une aumônière de lin brodé de laine est accrochée à la ceinture : on y trouve la représentation d’un léopard inspiré des broderies des vêtements liturgiques de Göss. Ce médaillon est à rapprocher des plafonds peints du Voué, réalisés à Metz à la même époque (l’article concernant l’aumônière est ici).

 

  • Par dessus cette robe, un mantel circulaire de drap de laine vert et doublé de lin naturel peut être placé sur les épaules. Il est maintenu par une bande de drap cousu de chaque côté du col. Ce mantel peut être porté de plusieurs façons : laissé pendu des deux côté des épaules  il peut également être drapé.

 

  • De nombreuses coiffes féminines sont visibles dans les manuscrits de Renaud de Bar. Parmi celles-ci, la crépine ou résille a été choisie car récemment les artisanes
    textiles de l’association « Les Arachfai » (leur blog ici) en ont réalisées de magnifiques. La mienne a été réalisée en soie et maintient les cheveux sur l’arrière de la tête. Un cerclet, en galon, vient également se placer sur cette coiffe pour orner l’ensemble.

 

Bien entendu ce costume est voué à évoluer ou être modifié au fil des expériences et des découvertes. Des éléments nouveaux viendront sans doute s’y ajouter pour « accessoiriser » d’avantage la tenue, car ce sont dans certains petits détails que l’on personnalise une tenue. D’autres vêtements viendront également la compléter, en fonction des saisons (surcot, chaperon, gants, etc.) ou des envies.

Une aumônière brodée…

Posted by Mathilde  octobre 13, 2007  5 Comments »


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Depuis quelques années, j’arbore sur mes divers costumes une escarcelle de cuir, fort jolie et ornée d’un insigne de pèlerinage à Saint-Nicolas de Port. Malheureusement, après de nombreuses recherches iconographiques et des discussions avec de nombreux médiévistes, j’ai réalisé que cette pièce n’est absolument pas avérée pour une femme à cette époque. Je l’ai donc laissé depuis deux saisons dans mon placard.  Désireuse toutefois d’emporter avec moi un petit « nécessaire de survie » lorsque je pérégrine suis les différents évènements, j’ai tenu à remplacer cette escarcelle par une aumônière en lin blanc, brodée à la laine.

 

Après quelques temps de réflexion, j’ai compulsé quelques sources allant de la bible de Maciejowski (1240) au codex Manesse (jusque 1340). Voici les quelques formes générales d’aumônière que j’ai trouvé, afin de voir la façon dont elles étaient portées:

 

 Sources iconographiques :

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Sources archéologiques :

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On en trouve une multitude sur ces divers liens : http://www.larsdatter.com/pouches.htm http://www.cottesimple.com/alms_purse/alms_purse_history.html

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D’après ces sources, les aumônières de la fin du XIIIe siècle étaient beaucoup plus grandes que celles du début du siècle. Ainsi l’aumônière de Jean II de Brabant (réalisée à partir 1290) mesure 30 cm sur 43 cm   et un fragment de bourse-reliquaire mesure déjà 15cm. Pour ma part mon aumônière fera 26 cm de long et 18 cm de large environ.


L
a bourse-reliquaire de Saint-Trond est particulièrement intéressante car on peut y voir la trace des pampilless à la base ainsi que ceux fixés sur les cordons de fermeture. C’est ce modèle qui m’a aidé plus particulièrement pour mon aumônière. J’ai interprété les fils visibles sur les côtés comme des reliquats d’une décoration (des lacs de laine pour ma part mais ce n’est qu’une interprétation).

De la recherche du motif….


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Ensuite, je me suis mis à la recherche d’un motif pour préciser un peu plus l’origine géographique de la pièce, ainsi que la richesse de sa propriétaire. C’est d’ailleurs à partir du statut social de mon personnage, bourgeoise messine de la fin du XIIIe siècle que j’ai opté pour les fils de laine. Pour la décoration, j’ai décidé de m’inspirer de la dalmatique de l’ensemble de vêtements liturgiques provenant de l’abbaye bénédictine  de Göss, près de Leoben dans l’actuelle Autriche (voir la carte). Cet ensemble, composé  d’un ornement d’autel, d’une chasuble, d’une dalmatique, d’un tunique et d’une chasuble,  a sans doute été réalisé par les moniales du lieu, et notamment par l’abbesse Kunigunde (Cunégonde), vers 1260. Les matériaux utilisés sont le lin et des fils de soie pour les broderies.


Vouz trouverez ici le lien menant à l’ensemble des vêtements liturgiques de Göss.
J’ai vite trouvé, dans la multitude de motifs présents dans ces pièces archéologiques, un médaillon qui me plaisait beaucoup et donc les couleurs me satisfaisaient. Ce médaillon représente un léopard rouge sur un fond jadis vieil or (dont il ne reste plus que quelques fragments). C’est donc ce motif que j’ai désiré reproduire en l’isolant sur mon aumônière :

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Croisement des sources germaniques…

Comme vous pouvez le remarquer, l’origine de ces pièces archéologique est l’est du Saint Empire Romain Germanique. Or mon personnage vit à Metz, dans une ville libre d’Empire, dans la 2nde moitié du XIIIe siècle. Cette cité puisant à la fois ses influences dans les cultures françaises et germaniques, la dalmatique de Göss peut convenir comme source pour l’aumônière, à condition de la croiser avec une source locale prouvant une généralisation. Or il se trouve qu’un léopard du même type se retrouve dans un des médaillons d’un plafond peint réalisé au XIIIe siècle à Metz et conservé au musée de la Cour d’Or (je n’ai pas de photos de ce médaillon en particulier mais voici une petite présentation, ici ).

 

Réalisation de l’aumônière :

Travail de longue haleine puisque la réalisation s’est déroulé de début juillet à début octobre, suivant mes disponibilités. N’y connaissant rien en broderie, j’ai tout d’abord demandé des conseils techniques à mon amie Zébodora, apothicaire et merveilleuse brodeuse. Ensemble nous avons choisi les matériaux (elle m’a même trouvé de la laine vieil or filée main !!!) et analysé l’original pour y retrouver les points de broderie. J’ai commencé par le remplissage du léopard en passé empiétant, puis à celui du fond et enfin par le cercle:


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Pour finir, le cernage, qui est réalisé au point de tige sur l’original, a été rendu impossible par l’épaisseur de laine due à la petitesse du point de remplissage à quelques endroit de la broderie. Les yeux et la bouche du léopard ont quant à eux été réalisé avec une laine de couleur naturelle filée par mes soins cet été dans cette perspective.

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Début octobre, la partie « broderie » était achevée, il ne me restait plus qu’à réaliser le montage (couture main) pour en faire une aumônière. Je l’ai totalement doublée de toile de lin blanche, pour plus de solidité et pour ne pas laisser l’envers de la broderie visible. Puis j’ai réalisé des œillets au point de feston avec la même laine rouge. Les cordons à coulisser ont été réalisés avec la technique « aux doigts ». Puis j’ai réalisé un grand cordon de laine toronnée qui court tout le long de l’aumônière et sert à sa suspension à la ceinture. Le tout à été cousu à la toile de lin et voici le résultat :


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