Un abécédaire dans un manuscrit

Posted by Mathilde  août 15, 2015  No Comments »
PHOTO REA

Je cherchais depuis quelque temps un projet à réaliser en un après-midi, qui soit à la fois un support pour mes explications lors des animations sans pour autant trop s’éloigner de ce qui se trouve réellement dans les manuscrits. Après quelques temps de feuilletage sur Gallica, j’ai jeté mon dévolu sur une page du Pontifical à l’usage de Sens (Paris BnF 934), un manuscrit datant de la fin du XIIe siècle ou du début du XIIIe siècle. Il s’agit d’un manuscrit liturgique, contenant les prières et l’ordre des cérémonies devant être accomplies par l’évêque lors des célébrations réservées à sa fonction. C’est en quelque sorte le guide où l’évêque trouve les indications sur les gestes, les déplacements, les chants et récitations qu’il doit faire au fil des diverses cérémonies.

rbar
Une page en particulier a attiré mon attention : au recto on trouve un alphabet en lettres grecques alternativement rouges et bleues. Au verso, on trouve également un abécédaire rouge et bleu, mais en lettres latines.  Il s’agit de lettres filigranées, que j’adore reproduire, et c’est donc le verso de ce folio que j’ai décidé de réaliser, afin de l’intégrer à mes explications sur les différents types de lettrines.
folio 16

Mais pour quelle raison deux abécédaires, l’un grec et l’autre latin, étaient-ils écrits dans un manuscrit liturgique à destination d’un évêque ? En feuilletant d’autres pontificaux à l’usage d’autres diocèses et d’époques différentes, on retrouve également ces alphabets, parfois très décorés ou au contraire plus discrets, dans le corps du texte.

autres pontificaux

schema angers

La présence de tels alphabets au sein des pontificaux remonte au Haut Moyen Age et s’explique par les rites de consécration d’une nouvelle église. En effet, lors de la bénédiction initiale de l’église avait lieu la cérémonie de l’inscription de l’alphabet sur le sol. L’évêque devait écrire, avec la pointe de sa crosse sur le sol non encore pavé de l’église, un double alphabet grec et latin. Cette inscription au sol prenait la forme d’une croix de saint André. On trouve, dans le manuscrit 477 de la bibliothèque d’Angers, datant de la fin du IXe siècle, un schéma de l’église au moment de cette cérémonie (mais cette fois-ci il s’agit de deux alphabets latins). Les alphabets comprennent chacun une lettre supplémentaire, l’abréviation &, et se croisent à la lettre N d’un des alphabets. Il s’agit d’une maladresse du copiste car les deux alphabets auraient dû se croiser en O.

Ces alphabets ont donc été inscrits dans ces pontificaux car ils faisaient partie prenante dans la cérémonie de consécration. Copier l’une de ces pages ainsi ornée a été un vrai plaisir pour moi : ce fut bien plus rapide que nombre de mes projets en cours (à peine un après-midi) et surtout il s’agit d’initiales filigranées que j’adore réaliser. De plus, par son aspect très décoratif, sa bichromie, cette page interpelle immédiatement lors de mes animations. Ainsi, à la maison de la dîme où je l’ai présentée pour la première fois, cette réalisation a été le point de départ de bien des questionnements et de discussion avec le public.

etagere

Journée médiévale à Rettel

Posted by Goscelin  juin 13, 2015  2 Comments »

Le 1 mai, nous avons comme chaque année occupé la maison de la Dîme à Rettel. Nos nouveaux    ateliers se sont intégrés à merveille dans la demeure médiévale.

DSC_2036b

Afin de fêter le printemps comme il se doit, la table était bien garnie : l’hypocras et le vin de mai coulaient à flot, accompagnant oublies et gâteaux.

DSC_2053b

DSC_2048b

Dans ce lieu autrefois dédié à la levée des impôts, la présentation de l’aman par Poince ne semblait pas hors de propos.

DSC_2043b

Nos ateliers de création du livre se sont comme chaque fois parfaitement intégrés à l’environnement, pendant qu’Adrien faisait découvrir aux visiteurs la mode médiévale.

DSC_1976b

DSC_2019b

DSC_2162b

Nous en avons même profité pour s’essayer à quelques méthodes de combat au fauchon avec l’aide d’Enguerrand et de Michel.

……..DSC_2026c   ..DSC_2006b
Cet événement qui ouvre la saison est toujours un plaisir, grâce à la chaleur de l’accueil des bénévoles de la maison de la Dîme. Rendez-vous est donné pour l’année prochaine !

.

Un grand merci à Michel, qui en plus d’être d’une agréable compagnie est un merveilleux photographe.

 

Un véritable manuscrit médiéval (2eme partie)

Posted by Mathilde  mai 07, 2015  No Comments »

Après avoir décrit dans un premier volet les éléments écrits présents sur un feuillet manuscrit en ma possession, voici venu le temps de s’intéresser au support de l’écriture. Ce feuillet présente en effet de indices permettant d’appréhender la fabrication et l’utilisation du parchemin pour les manuscrits, ainsi que le remploi de ce matériau à d’autres fins.

.

  • Le support :

Ce qui étonne souvent est la présence de plusieurs entailles dans la surface du parchemin, bordées de traces de points de couture. Ces coupures sont antérieures à la copie puisque le copiste les a contournées.  Elles ont été faites accidentellement lors de la transformation de la peau en parchemin : en effet, pour retirer la chair ou les poils, la peau est grattée avec un outil tranchant appelé lunarium. Parfois, la lame peut traverser totalement la peau. Ce type d’accident peut être en partie réparé par un ravaudage : une couture est alors faite afin de rapprocher les bords du trou ou de la déchirure. Ces coutures peuvent être très simples ou revêtir comme parfois des formes très décoratives ( quelques exemples brodés sont visibles ici).

préparation parchemin

.

  • Le remploi du feuillet de parchemin:

Plusieurs éléments indiquent que cette page a été réemployée dans une reliure souple, à l’image de ce que Goscelin avait réalisé il y a quelques années. Tout d’abord, de multiples incisions au milieu de la page laissaient passer un système d’attache des cahiers (nerfs, nœuds de capucin, etc.). Pour plus de solidité, la page n’a pas été retaillée aux dimensions du registre mais repliée, afin de lui donner plus de rigidité. Il est aisé de déterminer le côté exterieur de la reliure, il s’agit du plus abîmé et bruni par le temps.

 schema reliure

.

Le remploi des manuscrits liturgiques était chose courante : la liturgie changeait ou les manuscrits devenaient trop anciens et abîmés. Pour autant, le parchemin est une matière qui peut se prêter à bien des usages par sa solidité et sa rigidité, et qui peut donc être réutilisé. La reliure est de loin l’usage le plus courant réservé aux manuscrits jugés trop anciens (en tant que couverture ou  pages de gardes), mais elle n’est pas la seule. Par exemple, Eric Kwakkel, dans son excellent blog, présente un remploi de page en guise de doublure de mitre (à lire ici) conservé à Copenhague, tandis que d’autres manuscrits ont été utilisés à la fin du XVe siècle par les moniales du couvent de Wienhausen, en Allemagne, afin de doubler les vêtements des statues du monastère pour leur conférer plus de rigidité (à voir ici).

 remploi

Une petite mention en écriture moderne, située sur le côté qui servait à l’extérieur de la couverture nous apporte une information supplémentaire sur le volume conservé dans cette reliure. A moitié effacée, on voit l’inscription « Depuis 1617 jusque 1676 ». Cette page, remployée à l’époque moderne,  a donc servi de couverture à un registre (par exemple paroissial). Ce n’est que plus tard encore qu’elle a été à nouveau détachée pour être placée dans un cadre, celui-là même que Poince s’est procuré et m’a offert il y a quelques mois…

mention reliure

Un véritable manuscrit médiéval (1ere partie)

Posted by Mathilde  avril 07, 2015  No Comments »

En septembre dernier, alors que nous étions en pleine installation de nos ateliers dans la jolie chapelle de la Miséricorde, mon ami Poince m’a offert un cadeau dont je n’osais même par rêver: une véritable page d’un manuscrit médiéval! Passé le coup de l’émotion, ce cadeau s’avère être désormais un élément désormais important de mes animations sur les manuscrits médiévaux. Car jusqu’ici seules des reproductions étaient présentées, qui n’avaient pas la valeur de témoin direct qu’a cette page originale, laquelle devient donc un excellent complément à toutes les réalisations personnelles que je présente. Pourtant, on pourrait penser qu’il ne s’agit « que » d’une page abîmée et peu décorée, mais elle fourmille d’éléments permettant d’appréhender la fabrication, l’usage et le réemploi de certains manuscrits. 

présentation

 

• Le texte et l’écriture:

Sur les deux faces de ce feuillet se trouvent les chapitres 3 à 5 du Livre de Job. On peut d’ailleurs lire au verso, au début de la deuxième colonne: « Respondens aut[em] Job dixit ». La présence à l’encre rouge d’abréviations pour des termes comme Lectio (la lecture durant l’office) et respons (une partie chantée de l’office) montre l’usage liturgique de ce manuscrit. Les lettres, en écriture gothique, ont tendance à s’arrondir un peu et certaines se terminent par des empâtements (h, q). Cette écriture est très proche de celles rencontrées dans certains manuscrits du milieu du XIVe siècle. On remarque également les réglures, tracées à la mine de plomb, entre lesquelles vont être écrites les lettres (pour en savoir plus sur les réglures).

écriture

 

Un tout petit détail permet également de comprendre à quel point le travail des copistes était fastidieux, et que des erreurs de copies naissaient parfois d’instants d’inattention. Sur la 5eme ligne du recto‚ un mot est barré: à cet endroit, le copiste à recopié deux fois par mégarde le mot « aquis », déjà présent sur la ligne précédente. À la relecture, le doublon a été biffé à l’encre rouge.

répétition aquis

 

  • L’encre:

Ce feuillet permet également d’expliquer la composition de l’encre et son vieillissement, processus que je ne pouvais jusqu’ici qu’évoquer sans pouvoir en montrer les effets à long terme. En effet, sur ma table sont toujours présents des noix de galle et du sulfate de fer, qui entrent dans la composition de certaines encres noires à l’époque médiévale. Ce sont ces ingrédients dont je me sers pour fabriquer l’encre comme je l’avais présenté dans cet article. Mais cette page pluriséculaire qui présente des tâches brunâtres au niveau de l’encre, permet d’évoquer l’oxydation du fer contenu dans l’encre au fil des siècles.

encre

Une seconde encre, de couleur rouge, est utilisée pour les rubriques (qui se nomment ainsi en raison de leur couleur, rouge se disant rubrica en latin). Ce sont ces rubriques qui permettent d’indiquer l’usage liturgique des différents textes. Le passage à cette autre couleur permet de se repérer dans la page en un seul coup d’œil. Autre petit détail: la hiérarchie des textes est visible directement: le module d’écriture du texte principal (en l’occurrence ici le livre de Job), est plus gros que celui des respons.

 .

  • Les initiales filigranées:

Les seuls ornements de ce feuillet sont neuf lettres filigranées qui indiquent le début de chaque passage du Livre de Job et permettent de se repérer dans l’espace de la page. Elles sont alternativement rouges et vertes puis bleues et rouges. Elles occupent l’espace de 2 lignes de texte mais certaines se prolongent dans les marges. A l’occasion d’un article sur ce type d’initiales, j’avais expliqué la hiérarchie des différentes lettrines présentes dans les manuscrits, et l’initiale filigranée est la plus simple d’entre elles. Il s’agit d’une lettre peinte entourée d’un décor filiforme fait de lignes géométriques, de cercles, de crochets, donnant un motif s’inspirant du règne végétal (pour en savoir plus). Ceci se remarque particulièrement ici puisque certaines lettres (notamment les lettres Q) comportent en leur centre des fleurettes ou du feuillage.

lettres filigranées

 

Comme vous pouvez le voir, ce feuillet regorge d’informations sur la copie des manuscrits. Mais d’autres éléments nous informent sur le support d’écriture et le remploi. Ces derniers seront l’objet d’un second article, à venir très prochainement. 

Blogroll