Une reliure pour le Roman de Renart

Posted by Goscelin  juillet 15, 2014  1 Comment »

Il y a un peu plus d’un an, Mathilde terminait un feuillet calligraphié et enluminé d’un Roman de Renart de la première moitié du XIVe siècle. Afin de protéger sa réalisation, mais également de la présenter dans notre atelier, j’ai conçu une grande reliure (20 x 28 cm) pour l’accueillir. Ces dimensions sont bien différentes des petits ouvrages qui j’avais relié jusqu’alors, comme ce petit psautier recouvert de cuir rouge [lien], et cette nouvelle reliure donne une bonne impression de l’allure d’un livre de prestige à la fin du XIIIe siècle, digne de figurer en bonne place sur un lutrin.

Vue générale fermée

Les différents feuillets qui composent l’ouvrage ont été cousus sur quatre nerfs, grâce à une couture en chevrons. Ces nerfs ont ensuite été fixés sur des ais de chêne, que j’ai ensuite recouverts d’un cuir de chèvre très fin et au rendu lisse et brillant, ensuite teinté dans un bleu intense, comme les peaux teintes à l’indigo. Cette couleur peut nous paraître surprenante mais n’oublions pas que les couleurs vives sont à la mode à cette époque. De nombreuses miniatures représentent des reliures très colorées, comme vous pouvez le voir sur cette séléction d’images ci-dessous, sans que l’on puisse distinguer s’il s’agit de reliures d’étoffes ou de cuir. De plus, J.A Szirmai présente dans son ouvrage, Archeology of the bookbinding, de nombreux livres recouverts de cuirs de couleurs (rouge, jaune, bleu…). Le manuscrit 2861 de la Bibliothèque Universitaire de Bologne présente quant à lui une recette pour teindre le cuir en bleu avec de l’indigo mêlé à du vinaigre, appliqué à l’aide d’une brosse ou d’une patte de lièvre (recette numéro 337). Ce type de teinture pouvait être appliqué une fois le cuir mis en place sur les ais de bois.

 Sources manuscrits

Viennent ensuite les différents éléments qui ornent les plats de la reliure. A l’aide d’un plioir, j’ai tout d’abord tracé un réseau de lignes, les filets, qui ressortent joliment à la lumière. Puisqu’il s’agit d’une reliure de prestige, et aux vues de ses dimensions, différents éléments de décoration en laiton viennent s’ajouter sur la surface.  Elles ont toutes été fabriquées sur mesure par Marco de Labor Temporis :

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  •  Sur chaque plat, quatre boulons (ou bouillons) ont été placés. Il s’agit ici de clous saillants fixés sur le plat et dont la pointe est rivée à l’intérieur de l’aie. Ces éléments ont tout d’abord un usage pratique : en effet, les livres étaient alors conservés posés à plat dans des coffres ou dans des armoires. Les boulons protégeaient le cuir de la couverture des détériorations dues aux frottements.

 Détails

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  • Le fermoir permet quant à lui de conserver le livre bien fermé pour éviter que ses feuillets de parchemin ne se déforment et se gondolent avec le temps. Il se compose de trois éléments : une lanière de cuir se terminant par une patte métallique, une agrafe et une contre-agrafe (un tenon). Pour l’attraper facilement, j’ai accroché dans l’anneau de l’agrafe une tresse de cuir bleu.

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Après toutes ces étapes de couture, de façonnage des aies de bois, de travail du cuir de couverture et de fixation des éléments métalliques, la reliure est désormais terminée. Le codex ainsi terminé est un véritable écrin à la hauteur du bifolio enluminé qu’il renferme!

Vue générale ouverte

livre bleu def

Pour en savoir plus: 

J.A. Szirmai, The Archaeology of Medieval Bookbinding.

Sur le manuscrit de Bologne : Francesca Muzio, Un trattato universale dei colori : il ms. 2861 della Biblioteca universitaria di Bologna

Le retour du codex Manesse….

Posted by Mathilde  avril 27, 2014  No Comments »

Il y a quelques temps, nous avons réalisé une miniature très librement inspirée du codex Manesse, ce manuscrit réalisé entre 1300 et 1330 pour Rüdiger et Johannes Manesse. Ce n’est pas la première fois que ce manuscrit nous sert d’inspiration : à deux reprises il m’a servi de base de travail tandis que la première enluminure de Goscelin reprenait une de ses miniatures. Mais cette fois-ci, c’est une double-page qui a été réalisée : l’une se composant d’une miniature en pleine page et l’autre présentant un extrait d’un poème, sur deux colonnes.

 

Le codex Manesse, que l’on nomme aussi le Große Heidelberger Liederhandschrift est à mes yeux l’archétype du manuscrit de chansons courtoises, avec ses 137 miniatures représentant des scènes de fine amor. Il contient les textes de 140 Minnesänger, les équivalents allemands des troubadours et trouvères. Les 137 miniatures présentes dans le codex sont en quelques sortes des portraits de ces auteurs, présentés suivant un ordre hiérarchique allant de l’empereur aux non-nobles. Les folios 178v et 179r concernent le poète de la fin du XIIe siècle Bergner von Horheim, originaire de la région de Francfort.

Manesse 2012

A vrai dire, à l’origine, notre réalisation n’a pas été faite pour être présentée lors de nos animations : il s’agissait simplement d’une illustration destinée à un faire-part, d’où les grandes modifications apportée aux les tenues des deux personnages, dans le blason et l’absence de cimier. Mais finalement, nous pensons qu’elle peut tout de même être utilisée dans notre atelier, pour peu que l’on indique qu’il ne s’agit que d’une inspiration. C’est à partir de cette décision que nous avons voulu en faire une double-page, à insérer plus tard dans une reliure, ce qui explique que nous n’avons pas pu suivre l’ordre habituel de fabrication d’un manuscrit. Il restait donc à copier le texte sur l’autre folio, et ce fut une tâche longue et ardue !

en cours

 illustration2.

En effet, en respectant les dimensions du codex, il m’a fallu recopier un texte en allemand médiéval, leMittelhochdeutsch, ce qui m’a demandé beaucoup de concentration car je n’ai que quelques bases d’allemand moderne. Ensuite, puisque cette double-page reprenait les dimensions du Codex Manesse, j’ai recopié ce texte sur 46 courtes lignes par colonne dans un module d’écriture très petit : ainsi mes lettres ne dépassent pas les 2 mm de haut !

 

illustration3

La copie fut longue et fastidieuse mais je suis très contente du résultat final. Pour finir, j’ai reproduit les initiales filigranées présente sur l’original. Il s’avère que j’aime toujours autant dérouler ces fines lignes à l’encre dans les marges de mes pages. Je laisse maintenant cette double-page entre les mains de Goscelin qui la reliera comme il sait si bien le faire…

Un brunissoir

Posted by Mathilde  mars 12, 2014  No Comments »

Lorsque je présente mon atelier et les outils nécessaires à la réalisation d’enluminure, l’un d’eux suscite immédiatement la curiosité et nombres d’hypothèses quant à son usage. Non, cette dent de renard emmanchée n’est pas un gratte-dos ni un quelconque grigri pour nous prémunir d’un mauvais sort, il s’agit d’ un brunissoir !

Mon brunissoir

A l’évocation des enluminures, des images de dorure viennent tout de suite à l’esprit. Cet or peut être de deux natures : soit une peinture faite de poudre d’or mêlée à de la gomme arabique que l’on nomme « or à la coquille », soit de fines feuilles d’or appliquées sur une base collante. Cette dernière peut simplement être une colle (par exemple à base de gomme ammoniaque) ou une « assiette à dorer » composée, entre autre, de colle et d’un plâtre. L’épaisseur de cette assiette crée un certain relief que la feuille d’or épouse parfaitement quand elle y est appliquée. Cette méthode permet donc de donner du relief à l’or.

Une fois appliqué, l’or est encore terne et présente des imperfections dues aux superpositions de feuilles d’or. Afin de lui donner un effet « miroir », il doit être poli avec le brunissoir – on dit aussi bruni, d’où le nom de cet instrument. L’outil ne doit surtout pas rayer cette fine couche si fragile : il doit donc être réalisé dans une matière solide et lisse. A l’époque médiévale, on rencontre divers matériaux, comme l’indique Cennino Cennini dans son Libro dell’Arte rédigé à Florence dans la première moitié du XVe siècle :

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« Lorsque tu juges que l’or est prêt à être bruni, prend une pierre connue sous le nom d’hématite et je t’enseignerai comment la préparer. Et encore mieux pour ceux qui peuvent faire la dépense [on peut prendre] des saphirs, des émeraudes, des spinelles, des topazes, des rubis, des grenats etc. Meilleure est sa qualité, mieux ce sera. Une dent de chien est également utilisable, ou celle d’un lion, d’un chat et, en général, de tout animal qui se nourrit de chair ».

 

brunissoir agateCe traité de peinture nous indique donc les deux grandes provenances de matériaux pour les brunissoirs : les pierres fines ou précieuses et les dents de carnivores. De nos jours, les brunissoirs pour la dorure sont essentiellement réalisés en agate, parfois en hématite, et une forme particulière donnée à la pierre est « l’agate en dent de chien », très certainement en souvenir de l’usage de canines dont la pierre prend la forme. J’ai pour ma part réalisé cet outil en utilisant une dent de renard que j’ai longuement poncée avec de la poudre de seiche puis fixée sur un manche grâce à de la colophane, comme me l’avait conseillé Etienne d’Ars Fabra, qui en possède également puisque cet outil est également utilisé en orfèvrerie. Je m’en sers depuis à chaque fois que je pose de la feuille d’or.

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brunissoir osDernièrement, la lecture d’un article a renouvelé mon intérêt pour cet outil : jusqu’ici je pensais que, comme l’affirmait Cennino Cennini, seules les dents de carnivores étaient utilisées comme brunissoir. Mais le Musée de l’écriture de Londres conserve la seule occurrence actuellement connue d’un brunissoir médiéval… et il est en dent de bovidé (bos taurus) ! Cet outil est daté des XIVe ou XVe siècles. La racine de la dent a été taillée en forme de pointe afin d’être fixée à un manche. L’émail conserve quant à lui des traces de feuilles d’or, ce qui démontre son usage en tant que brunissoir. Voilà un objet qui apporte un nouvel éclairage à notre connaissance des outils utilisés par les enlumineurs !

Pour aller plus loin :

Cennino Cennini, Il libro dell’arte traduit par C. Deroche.

A.E.Cole et R.A Rosenfeld, « A rare medieval burnishing tooth in the museum of writing, London », in The Antiquaries Journal, 2006.

Blog du musée de l’écriture : http://blog.museumofwriting.org/2011/10/whose-tooth/#comment-30

Felicem annum novum!

Posted by Mathilde  janvier 01, 2014  No Comments »

Voeux 2014Miniatures issues du manuscrit Oxford, Bodleian Douce 118 (visible ici)

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