Un fauteuil d’enlumineur

Posted by Mathilde  novembre 12, 2012  11 Comments »

S’il est bien un élément de mobilier emblématique du métier de copiste ou d’enlumineur, c’est bien le fauteuil à plan incliné intégré (ou fauteuil à bras mobiles), visible sur de très nombreuses enluminures représentants des copistes ou des enlumineurs au travail. C’est à partir de ce constat survenu lors d’une conversation avec un ami menuisier, Jean-Pierre, que le projet de reproduire un tel meuble est né. Après une longue phase de recherches de sources, force a été de constater qu’aucun fauteuil de la sorte n’est parvenu jusqu’à nous. Par contre de nombreuses miniatures existent, couvrant une vaste période, et représentant tantôt des Evangélistes, des Pères de l’Eglise, des auteurs importants ou des copistes (essentiellement des clercs).

 2011 01

2011 02

 

Cette initiale historiée de la Bible de Hambourg (dont j’ai déjà parlé ici au sujet de l’enseigne de notre atelier et reproduit une miniature ici) nous a apporté des informations supplémentaires, puisqu’on y voit un artisan laïc utilisant ce meuble. Autre détail intéressant : il ne s’agit pas ici d’un copiste mais d’un enlumineur puisqu’il peint un visage sur ce qui semble être un bi folio. Cela peut laisser penser que certains ateliers d’enlumineurs laïcs étaient pourvus d’un tel meuble, de quoi nous inciter à reproduire un tel fauteuil pour le présenter lors de nos sorties avec notre atelier, mais surtout à tester son usage lors de la réalisation d’enluminures tout au long de l’année.

Se posait alors la question de la structure de ces bras mobiles et du montage des différents éléments de bois. En analysant les différentes enluminures, Jean-Pierre a proposé un système des bras montés sur pivots, et reposant sur des fourches. C’est sur ces deux bras que, grâce à des chevilles, que vient se placer le plan de travail. Après plusieurs versions de plans, rendez-vous a donc été pris chez lui dans le Morvan pour une semaine de menuiserie, à tailler des tenons et mortaises dans du chêne, des barreaux dans du hêtre et à fabriquer toute cette structure. Afin d’être facilement transportable, nous n’avons pas mis de repose-pied et les bras ainsi que le plateau peuvent facilement être détachés du fauteuil en lui-même. Après l’ajout de coussins en lin rembourrés de plumes au niveau du dossier et de l’assise, voilà notre fauteuil terminé et prêt à accueillir copistes comme enlumineurs :

fauteuil rettel

En plus de pouvoir présenter ce meuble si typique de ces métiers,nous voulions trouver un plan de travail ergonomique pour réaliser nos manuscrits avec une posture adéquate. En effet le travail du copiste n’est pas de tout repos pour le corps, comme le mentionne un colophon (inscription placée à la fin d’un manuscrit fournissant des indications relatives à sa transciption) du commentaire de l’Apocalypse de Béatus de Liébana, écrit en 1091 par les moines Munnio et Dominico du couvent Santo-Domingo de Silos (près de Burgos) :

« Le travail d’écriture fait perdre la vue, il courbe le dos, écrase les côtes et dérange l’estomac, il fait souffrir des reins et cause des douleurs dans tout le corps […] Comme le marin arrivant au port, le copiste se réjouit d’arriver à la dernière ligne ». 

Bien entendu nous ne sommes jamais arrivés à de telles extrémités car Munnio et Dominico étaient des copistes et enlumineurs professionnels, oeuvrant au minimum 6 heures presque chaque jour. Pour autant, à l’usage, ce fauteuil à bras se révèle extrêmement confortable : maintenu pas les coussins, le dos reste toujours bien droit et l’inclinaison du plan de travail permet de ne pas avoir à se pencher ou à trop incliner la tête. Les légères tensions musculaires que l’on pouvait ressentir après un après-midi de copie ou d’enluminure sont à présent presques inexistantes. Ce fauteuil à bras se révèle donc être un allié formidable : en plus de nous aider à évoquer l’atmosphère des ateliers de copie ou d’enluminure, son ergonomie nous permet d’écrire ou de peindre dans une posture adéquate.

Fauteuil en action

Testé et approuvé par tout l’atelier….

Quelques menus travaux…

Posted by Mathilde  octobre 11, 2012  2 Comments »

Je passe actuellement beaucoup de temps sur plusieurs projets passionnants de calligraphie et enluminure que je vous dévoilerai bientôt. Pour autant, cet été, j’ai pu faire quelques menus travaux, assez rapides à faire et divertissants.

Licorne

Le premier d’entre eux est une petite licorne enluminée, réalisée lors de mon stage d’enluminure pour enfants au Musée de la Cour d’Or. Cette année certains petits stagiaires ont été dispendieux lors de la fabrication des couleurs à base de pigments et de liant : il en restait énormément à la fin de l’atelier et nous devions faire place nette. Qu’à cela ne tienne, le temps de deux pauses-déjeuner j’ai peint ce motif, en me basant sur la licorne représentée sur les plafonds peints au bestiaire du XIIIe siècle conservé dans ledit musée (voir ici un article sur le sujet). 

 licorne

Cette miniature me sera utile pour servir de point de départ pour d’autres stages puisque ce sont les éléments de ces plafonds que je fais reproduire aux enfants lors de mes ateliers (à voir ici). Petit détail qui m’a amusé : les peintures utilisées sont exclusivement composées d’ocre ou de terre, donc des pigments minéraux à base d’argile et d’oxydes, très communs à l’époque médiévale. La couleur verte provient d’une terre verte de Vérone tandis que les ocres rouges et jaunes ont été achetées à Roussillon.

2011hhh01

Autre projet, réalisé en une petite après-midi d’août: un prénom avec initiale filigranée en guise de cadeau de naissance pour notre petit cousin Florian. Les parents ayant gardé secret le nom de l’enfant jusqu’à sa naissance, je n’ai pas pu m’y prendre à l’avance. C’est donc la veille de notre visite que j’ai réalisé ce prénom, en m’inspirant très fortement d’une initiale F du missel de Renaud de Bar, l’un de mes manuscrits préférés.

Florian filigrane

J’adore le travail des lettres filigranées, j’en ai d’ailleurs déjà traité ici. Cela me détend vraiment de tracer à l’encre ces fines lignes qui se tortillent, adoptent les contours des initiales ou formes des antennes et des vrilles. En moins de deux heures tout été terminé et j’ai donc pu offrir cela aux jeunes parents. C’est avec plaisir que j’ai appris que désormais ce prénom ornera la porte de la chambre du chérubin.

Copie de 2011 01-copie-1

Renaud de Bar et ses manuscrits

Posted by Mathilde  août 30, 2012  3 Comments »

S‘il est bien un ensemble de manuscrits qui m’émerveille et que je redécouvre sans cesse, il s’agit bien du groupe de magnifiques ouvrages réalisés à Metz à l’attention de l’évêque Renaud de Bar. Je suis depuis de nombreuses années subjuguée par ces précieux volumes et ce n’est vraiment pas par hasard que j’ai décidé de m’intéresser tout spécialement aux ateliers d’enlumineurs dans cette cité vers 1290 – 1310. Voici un peu le contexte lié à cette formidable production artistique ainsi que des liens vers des galeries où ces manuscrits sont feuilletables. Bonne visite!

rdebar

Aujourd’hui dispersés dans toute l’Europe, les manuscrits réalisés pour Renaud de Bar, 69eme évêque de Metz au début du XIVe siècle, constituent de précieux témoignages de la production d’ouvrages enluminés à Metz, mais aussi de la liturgie ainsi que du goût de cet évêque pour les objets de luxe. Fils cadet du comte de Bar, Renaud fut naturellement destiné à une carrière ecclésiastique : il obtint très jeune des prébendes de chanoine à Reims, Beauvais, Cambrai, Laon et Verdun, fut archidiacre à Bruxelles puis à Besançon avant 1298 et princier du chapitre-cathédral de Metz en 1301. En 1302 il fut nommé prévôt de la Madeleine à Verdun et quelques semaines plus tard évêque de Metz. Pour autant, son pontificat fut essaimé de dettes, de démêlés bien souvent armés avec les seigneurs locaux, ainsi que de querelles avec les chanoines de la cité. A sa mort, en 1316 à l’abbaye Saint-Vincent, les rumeurs d’empoisonnement contre ce prélat peu apprécié reflètent sa constante impopularité et ses nombreuses inimitiés.

Bar Prague

Six manuscrits lui ayant appartenu, d’une très grande qualité d’exécution, ont été recensés. On ignore le commanditaire d’une pareille entreprise : s’agit-il de  sa sœur Marguerite, abbesse de Saint-Maur de Verdun à qui appartenait un magnifique bréviaire (BNF Lat. 1029A) ou plutôt de sa mère, Jeanne de Toucy, dont les armoiries figurent à plusieurs reprises dans les marges, à côté de celles de son fils ?

armoiries bar

Quant à la datation de ce vaste ensemble, on s’accorde à penser que la réalisation des manuscrits a débuté avant que Renaud ne soit nommé évêque de Metz. En effet, le Missel de cet ensemble a tout d’abord été conçu pour la liturgie de Verdun, cité où Renaud de Bar était prévôt. Mais des révisions, de la main même du copiste originel, ont adaptés ce manuscrit à la liturgie messine, ce qui daterait cet ensemble de manuscrits d’entre 1302 et 1305.

bar verdun

Hormis le Rituel à l’usage de Metz (BM Metz ms. 43 détruit en 1944), tous les autres éléments sont depuis peu accessibles en version numérisée, permettant d’appréhender un ensemble aujourd’hui dispersé dans plusieurs institutions. Tous sont des manuscrits à usage liturgique (rituel, bréviaire, pontifical et missel), faits pour être utilisés par l’évêque durant les cérémonies et contenants des oraisons, formules de bénédiction et textes sacrés utilisés durant la messe.

verdun bar 98

Le décor y tient une place conséquente : les antennes feuillues et fleuries encadrent les colonnes d’écriture et servent d’appui à des drôleries, tandis que les lettres historiées font écho au texte. Çà et là, des blasons rappellent le lignage de Renaud de Bar tandis que des figures courtoises – musiciens, jeunes gens ou scènes de chasses- occupent les marges inférieures. La qualité de ces décors fait de la cité messine, où ils ont la plupart été réalisés, un centre de production artistique de premier plan dans la première décennie du XIVe siècle.

bréviaire bar

 

Comment vous l’avez peut-être remarqué, mon enthousiasme pour ces manuscrits est tel que j’ai d’énormes difficultés à sélectionner les illustrations de cet article. Je ne peux donc que vous exhorter à visiter ces liens qui mènent vers des galeries quasi-complètes et en haute définition afin de voir par vous-mêmes le contenu de ces volumes. 

lien feuilletage Bréviaire à l’usage de Verdun – volume d’Eté  (BM Verdun ms. 107)                                  
lien feuilletage  Bréviaire à l’usage de Verdun – volume d’Hiver (Yates Thomson ms. 8)
lien feuilletage Missel à l’usage de Verdunrévisé pour Metz (BM Verdun ms. 98)
lien feuilletage Pontifical à l’usage de Metz – 1ere partie (Fitzwilliam Museum Cambridge, ms. 298)
lien feuilletage  Pontifical à l’usage de Metz  – 2eme partie (Prague, Bibliothèque nationale, ms. XXIIIC 120)

marge

Vidéo de l’atelier

Posted by Mathilde  juillet 22, 2012  3 Comments »
Dans mon dernier article je vous parlais avec émerveillement de l’installation de notre atelier au coeur même d’une maison médiévale, à Rettel. Afin de vous faire ressentir également l’atmosphère de cette journée, voici une courte vidéo présentant les différentes étapes de la production d’un livre.
Bonne visite virtuelle!
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