Piqûres et réglures

Lorsque nous présentons nos réalisations, la question de la mise en page du texte et d’un guide pour écrire bien droit revient très souvent chez nos interlocuteurs. Longtemps nous avons préparé nos pages avec du matériel moderne, mais l’acquisition il y a quelques années d’un outil vraisemblablement dédié à cet usage nous permet désormais de présenter le système des réglures. Il s’agit d’un poinçon composé d’une pointe métallique insérée dans un manche d’os tourné, réalisé par Bikkel en Been  et reproduisant un objet inspiré artefacts trouvés lors de fouilles archéologiques.

parchment pricker

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Rôle des piqûres et des réglures dans les manuscrits :

Bible Hambourg

La réglure a lieu amont de la copie d’un texte sur un feuillet de parchemin : elle consiste à tracer un certain nombre de lignes qui ont pour fonction de délimiter la surface à écrire et de guider l’écriture. Il s’agit véritablement de l’ossature de la mise en page, à l’image de l’actuel quadrillage Seyès bien connu des écoliers. La première étape consiste à piquer le parchemin, à l’aide d’un canif ou d’un poinçon, afin de former les extrémités de lignes rectrices sur lesquelles toute la mise en page va s’appuyer. On peut ensuite passer à l’étape du traçage des lignes, comme le fait ce saint (probablement saint Jérôme) sur cette lettre historiée de la Bible de Hambourg (pour en savoir plus sur ce manuscrit).

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Au fil des siècles et des lieux de production, différentes méthodes ont été utilisées, à savoir :

  •  La réglure à la pointe sèche, qui consiste à « graver » la ligne à l’aide d’un outil pointu ou tranchant. En exerçant une pression plus forte, on peut régler en une seule fois le recto et le verso d’un feuillet voire même plusieurs feuillets en même temps.

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Réglures XII et XV

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  • . A partir du XIIe siècle, on voit apparaitre la réglure à la pointe traçante où une marque colorée est faite sur le parchemin à l’aide d’une mine de plomb ou d’une plume qui laisse un mince filet d’encre. Cette encre peut être de couleur neutre (marron, noire) ou colorée (rouge, violet) comme dans certains manuscrits des XIVe et XVe siècles.

 

Le poinçon à parchemin :

Acheté il y a quelques années à Pontoise chez Bikkel en Been, l’outil que nous utilisons pour faire les piqûres et les réglures est une copie d’un des nombreux instruments de la sorte trouvés lors de fouilles en Angleterre, dans des contextes monastiques. Il s’agit d’un fût d’os tourné et décoré, de 7 à 9 cm de longueur, au bout duquel une pointe métallique est insérée. Néanmoins, son utilisation pour les réglures est sujette à débat : si certains spécialistes y voient effectivement un outil servant à réaliser les piqûres des manuscrits, d’autres le considèrent plutôt comme un style servant à écrire sur la cire de tablettes.

artifacts

A l’usage, cet outil se révèle en tout cas parfait pour la réalisation de piqûres : son extrémité arrondie est un excellent point d’appui pour le pouce lorsque l’on pique dans plusieurs épaisseurs de parchemin. La section de sa pointe métallique permet de réaliser des piqûres rondes, à l’image de celles présentes dans certains manuscrits réalisés à Metz vers la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe siècle. Quant aux  réglures en elles-mêmes, nous n’utilisons que très rarement la pointe sèche (qui était plus rarement utilisée vers 1300) et les faisons plutôt à l’aide d’une mine de plomb ou à l’encre très pâle.

Réglures Renaud de Bar

2 réponses à “Piqûres et réglures”

  1. Dame Chlodyne dit :

    Bonjour Mathilde,

    Quel bel article ! Comme d’habitude très bien documenté, c’est un réel plaisir de te lire.

    Je suis assez d’accord avec toi à propos du ‘poinçon à parchemin’. Son usage est assez controversé. Les spécialistes ne sont pas d’accord. Les fouilles de Londres donnent ces objets comme des stylets de tablettes de cire. Et je crois que c’est comme cela que l’on doit les voir. Il en existait déjà à tête arrondie à l’époque romaine.
    Et puis, je crois d’après l’expérience de certains codicologues, que la pointe, très courte au final, ne peut pas piquer un cahier entier de feuilles de parchemin, mais seulement quelques unes.
    Et j’ai dans mes images de scribe, un poinçon à long manche et à pointe beaucoup plus longue. On pouvait aisément le frapper avec un marteau pour piquer l’épaisseur voulue. J’ai fait un article récemment sur ces objets (que j’ai appelé appuie-mains car on s’en sert comme un cannivet, pour s’équilibrer).

    Je te mets un lien vers ces objets de Londres :
    http://arhpee.typepad.com/stylets%20fouilles%20de%20londres.pdf

    Et un autre vers les stylets romains à tête arrondie :
    http://artefacts.mom.fr/fr/result.php?id=STY-4001&find=STY-4&pagenum=1&affmode=vign

    (J’espère que les liens sont activés !)

    Amitiés

    Claudine

  2. Mathilde dit :

    Bonsoir Chlodyne,

    Contente de te voir par ici, j’essaie effectivement de reprendre la publication de mes articles mais j’ai parfois peu de temps à cause de mes études, qui sont pourtant dans le même domaine.

    Je crois comme toi que l’intérêt est justement dans cette controverse, c’est intéressant de présenter au public les différentes hypothèses, pour montrer la démarche de l’historien et de l’archéologue. Les gens participent, prennent l’objet en main, testent les différents usages, donnent leur avis et on passe de chouettes moments d’échange.

    Merci pour le lien vers les stylets romains et ton article sur les appuie-mains, cela me permet d’avoir de nouvelles sources.

    Par contre, pour avoir essayé, j’arrive avec cet outil à transpercer un octonion (cahier de 8 bi-feuillets, donc 16 épaisseurs), en prenant justement appui sur l’extrémité arrondie. Cela marche plutôt bien mais cela ne permet pas de trancher sur le véritable usage de cet objet. Mais c’est ça qui est intéressant!

    Bien à toi,
    Mathilde

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