Sexe et enluminure

C’est sous ce titre un brin racoleur que j’ai envie de vous présenter un manuscrit ainsi que deux enlumineurs, qui me tiennent particulièrement à cœur, à savoir Richard et Jehanne de Montbaston, couple de la 1ere moitié du XIVe siècle. J’ai croisé leurs noms au fil de mes lectures sur les enlumineurs parisiens et je les avais déjà évoqués dans l’un des mes articles, au sujet de la structure des ateliers d’enlumineurs laïcs ( à voir ici). Mais leur destinée, ainsi que les magnifiques (et parfois étonnants) manuscrits sortis de leur atelier, méritent de s’y attarder un petit peu, notamment l’un des Roman de la Rose conservé à la Bibliothèque Nationale et aujourd’hui feuilletable en ligne.

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Richard et Jehanne, une petite entreprise familiale :

C’est grâce à un serment prêté à l’Université en juillet 1353 que l’on connaît ce couple d’enlumineurs parisiens, qui officiait rue Neuve-Notre Dame face à la façade de la cathédrale, sur l’île de la Cité. De part des relevés d’impôts, on sait que l’atelier de Richard de Montbaston, « illuminator » et libraire, était déjà actif à Paris avant 1338, mais c’est seulement en 1353 que le nom de son épouse, Jehanne, apparaît. Et pour cause : Richard meurt cette même année et Jehanne se retrouve seule à la tête de l’atelier. C’est donc à cause de son veuvage que Jehanne apparaît dans les documents officiels, en tant qu’« illuminatrix libri jurata universitatis », c’est-à-dire d’enlumineresse et de libraire-jurée (ce qui signifie qu’elle prêtait un serment rédigé par l’université de Paris et contenant l’obligation d’observer les règlements édictés par cette dernière).  Cette mention ne montre bien la place occupée par les femmes dans le monde des libraires parisiens de cette époque : actives mais invisibles, sauf lorsqu’elles deviennent veuves (la même situation se retrouve dans le livre de la Taille de 1288 avec l’ « enluminerresse » (sic) Ameline de Berron succédant à son époux).

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Un atelier prolixe :

De l’atelier des Montbaston sont sortis au moins 50 manuscrits enluminés, surtout en langue vernaculaire. On y compte pas moins de 19 copies du Roman de la Rose, un exemplaire du « Bestiaire d’amour » ou encore du « Pèlerinage de la vie humaine ». Voici l’un de leurs manuscrits, un Roman de la Rose particulièrement intéressant à plusieurs niveaux que je vous invite à feuilleter via ce lien de la BNF.

Deux enluminures de bas de page de ce manuscrit BNF fr. 25526 sont particulièrement intéressantes de par les personnages représentés. Au  recto, sur la première, on peut voir un couple d’enlumineurs, la femme broyant des couleurs et l’homme écrivant sur une feuille de parchemin, assis à un scriptionale. Au verso de ce folio, on retrouve ces mêmes personnages, travaillant à des lettrines dans un atelier où les pages achevées sèchent à des tiges suspendues. En admirant le détail de ces scènes, on ne peut s’empêcher de penser que ce couple d’enlumineurs représenté à deux reprises soit un double autoportrait de Jeanne et de Richard, même en l’absence de preuve. En tout cas l’idée est fort séduisante.

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Sexe et satire au fil des pages :

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Une analyse stylistique tend à démontrer que Richard était mieux formé que sa femme dans l’art de l’enluminure. Cette dernière  a- peut-être appris son métier dans l’atelier paternel ou celui de son mari. Néanmoins les manuscrits sortis de l’atelier durant le veuvage de Jehanne relèvent d’un très grande maîtrise de l’art pictural mais aussi d’une grande liberté dans le choix des motifs ornant les marges. Au fil des pages du Roman de la Rose BNF fr. 25526 (que vous pouvez feuilleter ici même), on peut être surpris par le nombre d’allusions sexuelles et satiriques, issues en partie des thèmes des fabliaux. Ainsi, on découvre tour à tout une nonne cueillant des pénis sur un « arbre à pénis » puis embrassant son amant qui n’est autre qu’un moine, une autre menant un moine par son pénis, et bien des scènes de copulation. Et ces décors marginaux prennent une bonne partie de leur sens lorsqu’on les compare au texte du Roman de la rose et aux initiales historiées représentant tous les archétypes de l’amour courtois : ces deux registres d’illustration fonctionnent en miroirs inversés, les marges étant un détournement des thèmes chers à la fin’amor.

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  Bibliographie :

lien feuilletage Robert et Mary Rouse, Illerati et Uxorati : manuscripts and their makers – Commercial book producers in medieval Paris.

Michael Camille,  Images dans les marges : Aux limites de l’art médiéval.

Kouky Fianu, Familles et solidarités dans les métiers du livre parisiens au XIVe siècle ( article disponible via la base Persée ici)

Florence Colin-Goguel, L’image de l’Amour charnel au Moyen Âge (dont un extrait des pages 177-178 se trouve ici)

4 réponses à “Sexe et enluminure”

  1. Pour la biblio, il s’agit de Richard et Mary Rouse …

  2. Dame Chlodyne dit :

    coucou mathilde, comment vas tu ?
    je viens de relire ton article et je suis allée directement au feuillet 77 du livre que tu propose de feuilleté. Hélas que peu de détails pour notre broyeuse de couleur. Je ne comprends d’ailleurs
    pas cette enluminure qui a l’air à moitié abîmée ou redessinée par dessus. Ne pourrait-on tirer partie des deux objets qu’elle tient en main ?
    amicalement, chlodyne

  3. Bonjour.

    Le hasard fait parfois bien les choses. A la recherche d’enlumineurs pour diverses raisons, j’ai découvert votre blog. En attendant que je vous contacte, recevez mes plus vifs applaudissements pour
    vos travaux et votre blog. Vraiment splendide. Cordialement. Guyrault

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