Un abécédaire dans un manuscrit

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Je cherchais depuis quelque temps un projet à réaliser en un après-midi, qui soit à la fois un support pour mes explications lors des animations sans pour autant trop s’éloigner de ce qui se trouve réellement dans les manuscrits. Après quelques temps de feuilletage sur Gallica, j’ai jeté mon dévolu sur une page du Pontifical à l’usage de Sens (Paris BnF 934), un manuscrit datant de la fin du XIIe siècle ou du début du XIIIe siècle. Il s’agit d’un manuscrit liturgique, contenant les prières et l’ordre des cérémonies devant être accomplies par l’évêque lors des célébrations réservées à sa fonction. C’est en quelque sorte le guide où l’évêque trouve les indications sur les gestes, les déplacements, les chants et récitations qu’il doit faire au fil des diverses cérémonies.

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Une page en particulier a attiré mon attention : au recto on trouve un alphabet en lettres grecques alternativement rouges et bleues. Au verso, on trouve également un abécédaire rouge et bleu, mais en lettres latines.  Il s’agit de lettres filigranées, que j’adore reproduire, et c’est donc le verso de ce folio que j’ai décidé de réaliser, afin de l’intégrer à mes explications sur les différents types de lettrines.
folio 16

Mais pour quelle raison deux abécédaires, l’un grec et l’autre latin, étaient-ils écrits dans un manuscrit liturgique à destination d’un évêque ? En feuilletant d’autres pontificaux à l’usage d’autres diocèses et d’époques différentes, on retrouve également ces alphabets, parfois très décorés ou au contraire plus discrets, dans le corps du texte.

autres pontificaux

schema angers

La présence de tels alphabets au sein des pontificaux remonte au Haut Moyen Age et s’explique par les rites de consécration d’une nouvelle église. En effet, lors de la bénédiction initiale de l’église avait lieu la cérémonie de l’inscription de l’alphabet sur le sol. L’évêque devait écrire, avec la pointe de sa crosse sur le sol non encore pavé de l’église, un double alphabet grec et latin. Cette inscription au sol prenait la forme d’une croix de saint André. On trouve, dans le manuscrit 477 de la bibliothèque d’Angers, datant de la fin du IXe siècle, un schéma de l’église au moment de cette cérémonie (mais cette fois-ci il s’agit de deux alphabets latins). Les alphabets comprennent chacun une lettre supplémentaire, l’abréviation &, et se croisent à la lettre N d’un des alphabets. Il s’agit d’une maladresse du copiste car les deux alphabets auraient dû se croiser en O.

Ces alphabets ont donc été inscrits dans ces pontificaux car ils faisaient partie prenante dans la cérémonie de consécration. Copier l’une de ces pages ainsi ornée a été un vrai plaisir pour moi : ce fut bien plus rapide que nombre de mes projets en cours (à peine un après-midi) et surtout il s’agit d’initiales filigranées que j’adore réaliser. De plus, par son aspect très décoratif, sa bichromie, cette page interpelle immédiatement lors de mes animations. Ainsi, à la maison de la dîme où je l’ai présentée pour la première fois, cette réalisation a été le point de départ de bien des questionnements et de discussion avec le public.

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