Un brunissoir

Lorsque je présente mon atelier et les outils nécessaires à la réalisation d’enluminure, l’un d’eux suscite immédiatement la curiosité et nombres d’hypothèses quant à son usage. Non, cette dent de renard emmanchée n’est pas un gratte-dos ni un quelconque grigri pour nous prémunir d’un mauvais sort, il s’agit d’ un brunissoir !

Mon brunissoir

A l’évocation des enluminures, des images de dorure viennent tout de suite à l’esprit. Cet or peut être de deux natures : soit une peinture faite de poudre d’or mêlée à de la gomme arabique que l’on nomme « or à la coquille », soit de fines feuilles d’or appliquées sur une base collante. Cette dernière peut simplement être une colle (par exemple à base de gomme ammoniaque) ou une « assiette à dorer » composée, entre autre, de colle et d’un plâtre. L’épaisseur de cette assiette crée un certain relief que la feuille d’or épouse parfaitement quand elle y est appliquée. Cette méthode permet donc de donner du relief à l’or.

Une fois appliqué, l’or est encore terne et présente des imperfections dues aux superpositions de feuilles d’or. Afin de lui donner un effet « miroir », il doit être poli avec le brunissoir – on dit aussi bruni, d’où le nom de cet instrument. L’outil ne doit surtout pas rayer cette fine couche si fragile : il doit donc être réalisé dans une matière solide et lisse. A l’époque médiévale, on rencontre divers matériaux, comme l’indique Cennino Cennini dans son Libro dell’Arte rédigé à Florence dans la première moitié du XVe siècle :

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« Lorsque tu juges que l’or est prêt à être bruni, prend une pierre connue sous le nom d’hématite et je t’enseignerai comment la préparer. Et encore mieux pour ceux qui peuvent faire la dépense [on peut prendre] des saphirs, des émeraudes, des spinelles, des topazes, des rubis, des grenats etc. Meilleure est sa qualité, mieux ce sera. Une dent de chien est également utilisable, ou celle d’un lion, d’un chat et, en général, de tout animal qui se nourrit de chair ».

 

brunissoir agateCe traité de peinture nous indique donc les deux grandes provenances de matériaux pour les brunissoirs : les pierres fines ou précieuses et les dents de carnivores. De nos jours, les brunissoirs pour la dorure sont essentiellement réalisés en agate, parfois en hématite, et une forme particulière donnée à la pierre est « l’agate en dent de chien », très certainement en souvenir de l’usage de canines dont la pierre prend la forme. J’ai pour ma part réalisé cet outil en utilisant une dent de renard que j’ai longuement poncée avec de la poudre de seiche puis fixée sur un manche grâce à de la colophane, comme me l’avait conseillé Etienne d’Ars Fabra, qui en possède également puisque cet outil est également utilisé en orfèvrerie. Je m’en sers depuis à chaque fois que je pose de la feuille d’or.

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brunissoir osDernièrement, la lecture d’un article a renouvelé mon intérêt pour cet outil : jusqu’ici je pensais que, comme l’affirmait Cennino Cennini, seules les dents de carnivores étaient utilisées comme brunissoir. Mais le Musée de l’écriture de Londres conserve la seule occurrence actuellement connue d’un brunissoir médiéval… et il est en dent de bovidé (bos taurus) ! Cet outil est daté des XIVe ou XVe siècles. La racine de la dent a été taillée en forme de pointe afin d’être fixée à un manche. L’émail conserve quant à lui des traces de feuilles d’or, ce qui démontre son usage en tant que brunissoir. Voilà un objet qui apporte un nouvel éclairage à notre connaissance des outils utilisés par les enlumineurs !

Pour aller plus loin :

Cennino Cennini, Il libro dell’arte traduit par C. Deroche.

A.E.Cole et R.A Rosenfeld, « A rare medieval burnishing tooth in the museum of writing, London », in The Antiquaries Journal, 2006.

Blog du musée de l’écriture : http://blog.museumofwriting.org/2011/10/whose-tooth/#comment-30

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