Un véritable manuscrit médiéval (1ere partie)

En septembre dernier, alors que nous étions en pleine installation de nos ateliers dans la jolie chapelle de la Miséricorde, mon ami Poince m’a offert un cadeau dont je n’osais même par rêver: une véritable page d’un manuscrit médiéval! Passé le coup de l’émotion, ce cadeau s’avère être désormais un élément désormais important de mes animations sur les manuscrits médiévaux. Car jusqu’ici seules des reproductions étaient présentées, qui n’avaient pas la valeur de témoin direct qu’a cette page originale, laquelle devient donc un excellent complément à toutes les réalisations personnelles que je présente. Pourtant, on pourrait penser qu’il ne s’agit « que » d’une page abîmée et peu décorée, mais elle fourmille d’éléments permettant d’appréhender la fabrication, l’usage et le réemploi de certains manuscrits. 

présentation

 

• Le texte et l’écriture:

Sur les deux faces de ce feuillet se trouvent les chapitres 3 à 5 du Livre de Job. On peut d’ailleurs lire au verso, au début de la deuxième colonne: « Respondens aut[em] Job dixit ». La présence à l’encre rouge d’abréviations pour des termes comme Lectio (la lecture durant l’office) et respons (une partie chantée de l’office) montre l’usage liturgique de ce manuscrit. Les lettres, en écriture gothique, ont tendance à s’arrondir un peu et certaines se terminent par des empâtements (h, q). Cette écriture est très proche de celles rencontrées dans certains manuscrits du milieu du XIVe siècle. On remarque également les réglures, tracées à la mine de plomb, entre lesquelles vont être écrites les lettres (pour en savoir plus sur les réglures).

écriture

 

Un tout petit détail permet également de comprendre à quel point le travail des copistes était fastidieux, et que des erreurs de copies naissaient parfois d’instants d’inattention. Sur la 5eme ligne du recto‚ un mot est barré: à cet endroit, le copiste à recopié deux fois par mégarde le mot « aquis », déjà présent sur la ligne précédente. À la relecture, le doublon a été biffé à l’encre rouge.

répétition aquis

 

  • L’encre:

Ce feuillet permet également d’expliquer la composition de l’encre et son vieillissement, processus que je ne pouvais jusqu’ici qu’évoquer sans pouvoir en montrer les effets à long terme. En effet, sur ma table sont toujours présents des noix de galle et du sulfate de fer, qui entrent dans la composition de certaines encres noires à l’époque médiévale. Ce sont ces ingrédients dont je me sers pour fabriquer l’encre comme je l’avais présenté dans cet article. Mais cette page pluriséculaire qui présente des tâches brunâtres au niveau de l’encre, permet d’évoquer l’oxydation du fer contenu dans l’encre au fil des siècles.

encre

Une seconde encre, de couleur rouge, est utilisée pour les rubriques (qui se nomment ainsi en raison de leur couleur, rouge se disant rubrica en latin). Ce sont ces rubriques qui permettent d’indiquer l’usage liturgique des différents textes. Le passage à cette autre couleur permet de se repérer dans la page en un seul coup d’œil. Autre petit détail: la hiérarchie des textes est visible directement: le module d’écriture du texte principal (en l’occurrence ici le livre de Job), est plus gros que celui des respons.

 .

  • Les initiales filigranées:

Les seuls ornements de ce feuillet sont neuf lettres filigranées qui indiquent le début de chaque passage du Livre de Job et permettent de se repérer dans l’espace de la page. Elles sont alternativement rouges et vertes puis bleues et rouges. Elles occupent l’espace de 2 lignes de texte mais certaines se prolongent dans les marges. A l’occasion d’un article sur ce type d’initiales, j’avais expliqué la hiérarchie des différentes lettrines présentes dans les manuscrits, et l’initiale filigranée est la plus simple d’entre elles. Il s’agit d’une lettre peinte entourée d’un décor filiforme fait de lignes géométriques, de cercles, de crochets, donnant un motif s’inspirant du règne végétal (pour en savoir plus). Ceci se remarque particulièrement ici puisque certaines lettres (notamment les lettres Q) comportent en leur centre des fleurettes ou du feuillage.

lettres filigranées

 

Comme vous pouvez le voir, ce feuillet regorge d’informations sur la copie des manuscrits. Mais d’autres éléments nous informent sur le support d’écriture et le remploi. Ces derniers seront l’objet d’un second article, à venir très prochainement. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Blogroll